La publication la semaine dernière d'une plainte déposée par le California Department of Fair Employment and Housing, à savoir le régulateur du travail, en dit long. Cette plainte qu'a pu consulter l'agence de presse Bloomberg, est le résultat de deux années d'enquête sur les conditions de travail chez l'éditeur de jeux, dont 'World of Warcraft' et 'Call of Duty. En citant l'entreprise à comparaître devant le juge, le régulateur espère qu'elle respectera mieux les règles en matière de droits de l'homme et d'anti-discrimination notamment. Il s'agit là du énième cas d'une entreprise IT qui procède à de la discrimination vis-à-vis des minorités, sauf que cette fois, les témoignages sont particulièrement durs, puisque cela a conduit au suicide.

Club d'étudiants

Levez donc la main, si vous avez déjà entendu pareilles choses: un manque de femmes aux postes directoriaux, de grandes différences salariales entre le personnel masculin et féminin et une carence d'opportunités de promotion pour les femmes. Dans son rapport, le régulateur évoque en outre une culture 'frat boy' qui associe harcèlement et discrimination envers les femmes.

Et ce comportement va loin. Vous pouvez certes lire la plainte complète ici, mais parmi les témoignages, on trouve des exemples de discrimination poussée vis-à-vis de collaboratrices qui doivent repousser à plusieurs reprises des avances indésirables et qui font l'objet de plaisanteries à connotation sexuelle. Il est question d'un 'cube crawl', un événement organisé plusieurs fois, au cours duquel des collaborateurs ivres pénètrent dans les bureaux de collègues féminines et se mettent à les toucher malgré leur réticence. Un incident particulièrement tragique rapporté est celui du suicide d'une collaboratrice durant un voyage de travail avec son supérieur hiérarchique. Cette femme avait précédemment déjà été fortement harcelée sur base de photos dénudées propagées par des collègues masculins, alors que le supérieur avait lors du voyage emporté des jouets sexuels.

Tout le monde n'est pas égal pour l'entreprise

De plus, la plainte passe en revue tout un éventail de pratiques discriminatoires 'classiques': des collaboratrices faisant l'objet d'évaluations négatives pendant leur grossesse ou lorsqu'elles veulent aller chercher leurs enfants à la crèche. Il y a aussi le cas de femmes obligées d'évacuer les locaux d'allaitement pour faire place à des réunions. Des managers se montreraient aussi nettement plus sévères à l'égard des femmes, surtout celles appartenant à des minorités, dont la promotion s'effectue beaucoup plus lentement.

Dans la plainte, on peut également lire que les directeurs de Blizzard et d'Activision étaient au courant des pratiques en question et ne réagirent pas. Alex Afrasiabi, Senior Creative Director de World of Warcraft, aurait lors de petites fêtes importuné des femmes au vu et au su d'autres collaborateurs et ce, jusqu'au point où il dut être remis à sa place par des collègues d'une collaboratrice. La seule réaction que J. Allen Brack, le directeur de Blizzard Entertainment, prit à son égard fut un avertissement verbal signalant qu'il se montrait 'trop gentil' avec les collaboratrices de l'entreprise. Cela en resta là, selon la plainte, ce qui fait qu'il ne changea pas de comportement. Le service du personnel aurait aussi passé sous silence de nombreuses plaintes, au lieu de tenter d'améliorer la situation.

Mea culpa?

Le contenu de la plainte est dur et a reçu une grande attention de la part des médias, dont des journaux. Cela pourrait-il déboucher sur un grand mea culpa? Les premières réactions de Blizzard Activision ne sont en tout cas guère réjouissantes. Dans une réaction, Activision a en effet qualifié la plainte basée sur une enquête officielle de deux ans au su et avec la collaboration de l'entreprise, 'de comportement irresponsable de bureaucrates d'état'. Et d'ajouter que l'entreprise estime l'inclusivité essentielle et qu'il n'y a pas de place en son sein pour du comportement à connotation sexuelle ou des harcèlements. Elle aurait traité toutes les plaintes reçues en interne et pris les mesures qui s'imposaient. Selon Activision, la plainte interpréterait aussi erronément des faits et ne serait pas le reflet de l'entreprise telle qu'elle est aujourd'hui, selon le service de communication. Le régulateur évoque cependant des témoignages à propos de choses qui se sont passées ces deux dernières années.

Dans les jours qui suivirent cette affaire, toute une série de témoignages complémentaires sont en outre apparus, notamment ceux de plusieurs développeurs et ex-collaborateurs qui se sont confiés sur Twitter. Certains des directeurs ont entre-temps émis des communiqués qui ne vont pas toujours dans le sens de la version officielle. Mike Morhaine, co-fondateur de Blizzard en 1991, qui dirigea l'entreprise jusqu'à son départ en 2018, écrit ainsi dans des excuses teintées d'émotion qu'il s'y est mal pris avec ses collaboratrices. Le directeur général d'Activision, Rob Kostich, qualifie les comportements repris dans la plainte 'd'inacceptables'. Quant à J. Allen Brack, l'homme qui est cité dans la plainte comme un des managers qui ne réagit pas assez, il qualifie dans un courrier interne les témoignages 'd'inquiétants' et ajoute qu'il considère les femmes comme les égales des hommes. Pour ce qui est de Brack, il y a aussi le problème qu'à cause de ce tintouin, une vidéo de 2010 a refait surface, dans laquelle il se moque publiquement d'une fan qui lui demande de prévoir quelques personnages féminins à connotation moins sexuelle dans World of Warcraft.

Déjà vu

Tout cela a des airs de déjà vu. Ce genre d'histoire, nous l'avons en effet déjà évoqué à plusieurs reprises à propos de l'industrie IT. La notion d'une culture 'frat boy', ainsi appelée d'après des clubs d'étudiants américains basés en partie sur la drogue, l'alcool et le sexe, nous l'avons déjà vue se manifester par exemple dans des scandales chez Uber et dans une série d'autres entreprises de la Silicon Valley. Et dans l'IT, les entreprises de jeux vidéo ont la réputation de constituer l'une des industries les plus délétères pour les femmes. Blizzard Activision (ces deux entreprises fusionnèrent en 2008) s'inscrit aussi dans une assez longue série d'éditeurs de jeux, chez qui les régulateurs se sont vus contraints d'intervenir. La culture sexiste chez Riot Games, l'auteur de 'League of Legends', a en 2018 par exemple mené à un arrangement à l'amiable dans le cadre d'un jugement en Californie, où les victimes ont reçu une somme d'argent. Ubisoft, l'éditeur entre autres des jeux 'Assassin's Creed' et 'Far Cry', licencia l'année dernière une série de managers suite à des accusations de harcèlement sexuel. A ce propos, une plainte a été également déposée devant un juge français plus tôt cette année encore.

Toujours la même chanson qui revient, nous direz-vous'? En partie oui. L'attitude qui ressort de la plainte et d'une vidéo, est solidement intégrée dans toute une série d'entreprises, si pas dans une grande partie de l'industrie. Même si Activision Blizzard est la troisième firme à se voir intenter un procès, le géant des jeux ne sera probablement pas le dernier. Par ailleurs, le dépôt d'une plainte est un bon signe. Des réactions d'(ex-)collaboratrices, il apparaît que c'est déjà positif qu'elles soient entendues et qu'une culture qui s'est installée imperturbablement pendant plus de dix ans, soit examinée par un acteur extérieur. S'il doit y avoir une suite à longue échéance du mouvement #metoo, c'est qu'il est devenu plus facile et plus rapide de débattre de ce genre de sujet.

Des rapports à propos de Riot Games, il ressort que l'entreprise a déjà modifié en profondeur sa structure et sa culture après les procès et qu'elle a effectivement fait en sorte d'être plus inclusive. Reste à savoir comment Activision Blizzard va réagir. Plus tôt cette année, l'entreprise a engagé un nouveau Chief Compliance Officer qui, dans un premier temps après la sortie de la plainte, insiste surtout sur le fait qu'Activision Blizzard est une entreprise correcte et inclusive. Beaucoup de choses dépendront certes d'une éventuelle condamnation, des conditions à respecter, mais aussi de la réaction des clients.

La publication la semaine dernière d'une plainte déposée par le California Department of Fair Employment and Housing, à savoir le régulateur du travail, en dit long. Cette plainte qu'a pu consulter l'agence de presse Bloomberg, est le résultat de deux années d'enquête sur les conditions de travail chez l'éditeur de jeux, dont 'World of Warcraft' et 'Call of Duty. En citant l'entreprise à comparaître devant le juge, le régulateur espère qu'elle respectera mieux les règles en matière de droits de l'homme et d'anti-discrimination notamment. Il s'agit là du énième cas d'une entreprise IT qui procède à de la discrimination vis-à-vis des minorités, sauf que cette fois, les témoignages sont particulièrement durs, puisque cela a conduit au suicide.Levez donc la main, si vous avez déjà entendu pareilles choses: un manque de femmes aux postes directoriaux, de grandes différences salariales entre le personnel masculin et féminin et une carence d'opportunités de promotion pour les femmes. Dans son rapport, le régulateur évoque en outre une culture 'frat boy' qui associe harcèlement et discrimination envers les femmes.Et ce comportement va loin. Vous pouvez certes lire la plainte complète ici, mais parmi les témoignages, on trouve des exemples de discrimination poussée vis-à-vis de collaboratrices qui doivent repousser à plusieurs reprises des avances indésirables et qui font l'objet de plaisanteries à connotation sexuelle. Il est question d'un 'cube crawl', un événement organisé plusieurs fois, au cours duquel des collaborateurs ivres pénètrent dans les bureaux de collègues féminines et se mettent à les toucher malgré leur réticence. Un incident particulièrement tragique rapporté est celui du suicide d'une collaboratrice durant un voyage de travail avec son supérieur hiérarchique. Cette femme avait précédemment déjà été fortement harcelée sur base de photos dénudées propagées par des collègues masculins, alors que le supérieur avait lors du voyage emporté des jouets sexuels.De plus, la plainte passe en revue tout un éventail de pratiques discriminatoires 'classiques': des collaboratrices faisant l'objet d'évaluations négatives pendant leur grossesse ou lorsqu'elles veulent aller chercher leurs enfants à la crèche. Il y a aussi le cas de femmes obligées d'évacuer les locaux d'allaitement pour faire place à des réunions. Des managers se montreraient aussi nettement plus sévères à l'égard des femmes, surtout celles appartenant à des minorités, dont la promotion s'effectue beaucoup plus lentement.Dans la plainte, on peut également lire que les directeurs de Blizzard et d'Activision étaient au courant des pratiques en question et ne réagirent pas. Alex Afrasiabi, Senior Creative Director de World of Warcraft, aurait lors de petites fêtes importuné des femmes au vu et au su d'autres collaborateurs et ce, jusqu'au point où il dut être remis à sa place par des collègues d'une collaboratrice. La seule réaction que J. Allen Brack, le directeur de Blizzard Entertainment, prit à son égard fut un avertissement verbal signalant qu'il se montrait 'trop gentil' avec les collaboratrices de l'entreprise. Cela en resta là, selon la plainte, ce qui fait qu'il ne changea pas de comportement. Le service du personnel aurait aussi passé sous silence de nombreuses plaintes, au lieu de tenter d'améliorer la situation.Le contenu de la plainte est dur et a reçu une grande attention de la part des médias, dont des journaux. Cela pourrait-il déboucher sur un grand mea culpa? Les premières réactions de Blizzard Activision ne sont en tout cas guère réjouissantes. Dans une réaction, Activision a en effet qualifié la plainte basée sur une enquête officielle de deux ans au su et avec la collaboration de l'entreprise, 'de comportement irresponsable de bureaucrates d'état'. Et d'ajouter que l'entreprise estime l'inclusivité essentielle et qu'il n'y a pas de place en son sein pour du comportement à connotation sexuelle ou des harcèlements. Elle aurait traité toutes les plaintes reçues en interne et pris les mesures qui s'imposaient. Selon Activision, la plainte interpréterait aussi erronément des faits et ne serait pas le reflet de l'entreprise telle qu'elle est aujourd'hui, selon le service de communication. Le régulateur évoque cependant des témoignages à propos de choses qui se sont passées ces deux dernières années.Dans les jours qui suivirent cette affaire, toute une série de témoignages complémentaires sont en outre apparus, notamment ceux de plusieurs développeurs et ex-collaborateurs qui se sont confiés sur Twitter. Certains des directeurs ont entre-temps émis des communiqués qui ne vont pas toujours dans le sens de la version officielle. Mike Morhaine, co-fondateur de Blizzard en 1991, qui dirigea l'entreprise jusqu'à son départ en 2018, écrit ainsi dans des excuses teintées d'émotion qu'il s'y est mal pris avec ses collaboratrices. Le directeur général d'Activision, Rob Kostich, qualifie les comportements repris dans la plainte 'd'inacceptables'. Quant à J. Allen Brack, l'homme qui est cité dans la plainte comme un des managers qui ne réagit pas assez, il qualifie dans un courrier interne les témoignages 'd'inquiétants' et ajoute qu'il considère les femmes comme les égales des hommes. Pour ce qui est de Brack, il y a aussi le problème qu'à cause de ce tintouin, une vidéo de 2010 a refait surface, dans laquelle il se moque publiquement d'une fan qui lui demande de prévoir quelques personnages féminins à connotation moins sexuelle dans World of Warcraft.Tout cela a des airs de déjà vu. Ce genre d'histoire, nous l'avons en effet déjà évoqué à plusieurs reprises à propos de l'industrie IT. La notion d'une culture 'frat boy', ainsi appelée d'après des clubs d'étudiants américains basés en partie sur la drogue, l'alcool et le sexe, nous l'avons déjà vue se manifester par exemple dans des scandales chez Uber et dans une série d'autres entreprises de la Silicon Valley. Et dans l'IT, les entreprises de jeux vidéo ont la réputation de constituer l'une des industries les plus délétères pour les femmes. Blizzard Activision (ces deux entreprises fusionnèrent en 2008) s'inscrit aussi dans une assez longue série d'éditeurs de jeux, chez qui les régulateurs se sont vus contraints d'intervenir. La culture sexiste chez Riot Games, l'auteur de 'League of Legends', a en 2018 par exemple mené à un arrangement à l'amiable dans le cadre d'un jugement en Californie, où les victimes ont reçu une somme d'argent. Ubisoft, l'éditeur entre autres des jeux 'Assassin's Creed' et 'Far Cry', licencia l'année dernière une série de managers suite à des accusations de harcèlement sexuel. A ce propos, une plainte a été également déposée devant un juge français plus tôt cette année encore.Toujours la même chanson qui revient, nous direz-vous'? En partie oui. L'attitude qui ressort de la plainte et d'une vidéo, est solidement intégrée dans toute une série d'entreprises, si pas dans une grande partie de l'industrie. Même si Activision Blizzard est la troisième firme à se voir intenter un procès, le géant des jeux ne sera probablement pas le dernier. Par ailleurs, le dépôt d'une plainte est un bon signe. Des réactions d'(ex-)collaboratrices, il apparaît que c'est déjà positif qu'elles soient entendues et qu'une culture qui s'est installée imperturbablement pendant plus de dix ans, soit examinée par un acteur extérieur. S'il doit y avoir une suite à longue échéance du mouvement #metoo, c'est qu'il est devenu plus facile et plus rapide de débattre de ce genre de sujet.Des rapports à propos de Riot Games, il ressort que l'entreprise a déjà modifié en profondeur sa structure et sa culture après les procès et qu'elle a effectivement fait en sorte d'être plus inclusive. Reste à savoir comment Activision Blizzard va réagir. Plus tôt cette année, l'entreprise a engagé un nouveau Chief Compliance Officer qui, dans un premier temps après la sortie de la plainte, insiste surtout sur le fait qu'Activision Blizzard est une entreprise correcte et inclusive. Beaucoup de choses dépendront certes d'une éventuelle condamnation, des conditions à respecter, mais aussi de la réaction des clients.