"Ce n'est un secret pour personne que la technologie peut être utilisée à des fins tant bonnes que mauvaises", écrit Tim Cook, CEO d'Apple, dans un memo interne que l'agence Reuters a pu lire. Dans son memo, il défend la décision prise par Apple de retirer de l'App Store une appli permettant aux manifestants d'éviter les services de police à Hong Kong. Cook ajoute que l'appli, HKmaps.live, est 'inoffensive' en tant que telle, mais que, sur base d''informations crédibles' de la police et d'utilisateurs d'Apple à Hong Kong, elle est aussi utilisée pour s'en prendre aux agents et pour s'attaquer à des personnes ou à des bâtiments, en l'absence de policiers à proximité. "L'appli enfreint ainsi la loi de Hong Kong. Et en raison d'abus multiples, elle contrevient également aux règles de l'App Store", selon Cook.

Personne ne croit évidemment Cook, étant donné que le retrait de l'appli est intervenu le lendemain où les médias d'Etat chinois se sont montrés critiques à l'égard d'Apple pour avoir accepté cette appli dans son magasin. Les développeurs de HKmaps.live signalent entre-temps qu'il n'y a pas la moindre preuve que l'appli soit abusée pour attaquer des personnes.

A Hong Kong, des manifestations de rue sont en cours depuis des mois déjà. Elles sont dirigées contre le gouvernement et revendiquent davantage de libertés démocratiques. La région fait officiellement partie de la Chine, mais dispose d'un statut spécial depuis sa cession par la Grande-Bretagne en 1997. Ces protestations ont une résonance toute particulière auprès du gouvernement chinois.

C'est la raison pour laquelle Google, par exemple, a exclu un jeu lié aux manifestations, une démarche qui donne l'impression que le géant technologique, tout comme Apple, tente de déplaire le moins possible à la Chine. Le jeu, appelé 'The Revolution of Our Times', met en scène la vie d'un habitant d'Hong Kong, qui se mêle progressivement toujours plus aux manifestations qui se déroulent dans la ville. Selon le Wall Street Journal, l'appli a dû être retirée, parce qu'elle enfreignait les règles sur les jeux qui font rentrer de l'argent sur base d'événements en cours. Selon les développeurs, cet argent serait utilisé à des fins caritatives. Précédemment déjà, Apple avait également supprimé une appli de l'organisation d'actualités Quartz suite à des rapports sur les protestations à Hong Kong. Et puis, il y a aussi le cas de l'éditeur de jeux (américain) Blizzard, qui a banni un joueur professionnel du jeu Heartstone, parce qu'il avait manifesté dans une interview son soutien aux protestataires. Même la fédération nationale de basket-ball américaine, la NBA, qui tente de s'étendre à la Chine, a contraint l'un de ses collaborateurs à s'excuser, après s'être montré indulgent dans un tweet envers les manifestations à Hong Kong.

Tout cela peut paraître particulièrement dur sur le plan de la censure, et l'on peut donc dire que des entreprises américaines telles Apple ou Google ont un problème avec la Chine. Alors que le gouvernement et les politiciens américains aiment parler de la liberté d'expression et du régime autoritaire qui doit être mis à genoux à grands renforts de tarifs commerciaux, la Chine n'en reste pas moins l'un des plus importants débouchés au monde et l'un des principaux marchés en croissance pour les produits technologiques. Et les géants technologiques aspirent à une partie du gâteau. Une entreprise comme Apple engrange quelque 3 milliards de dollars par mois dans ce pays, à en croire ses chiffres trimestriels. En échange, elle a bien dû déjà retirer une série de VPN de son App Store.

Les entreprises éprouvent donc clairement des difficultés à trouver le juste milieu entre leurs principes bien connus et leurs objectifs de vente. Parmi ses valeurs fondamentales, Blizzard cite par exemple 'Every voice matters' (sauf si cela risque de déplaire à la Chine). Aujourd'hui, Tim Cook aime positionner son entreprise Apple en tant qu'alternative de confidentialité (à condition de ne pas se trouver derrière le 'Great Chinese Firewall'). Pour sa part, Google a depuis quelque temps déjà fait fi de son principe bien connu 'Don't be evil', mais elle occupe encore des employés anti-censure. L'entreprise a ainsi été forcée de renoncer sous la pression de son propre personnel à un projet pour un moteur de recherche censuré tout spécialement pour le marché chinois. Gageons que ce ne sera pas la dernière fois.

Les manifestations à Hong Kong sont assez uniques dans la mesure où il est rare qu'un groupe de jeunes protestataires technophiles soit suffisamment désespéré pour protester depuis des mois sans discontinuer contre un régime qui tente de les museler. Cela a suffisamment duré pour que soient créés des applis et d'autres moyens technologiques. Si les protestations se poursuivent, les entreprises en question devront encore souvent prendre position.