Etes-vous encore convaincu que le monde numérique repose sur un concept écologique et que l'IT verte veille depuis très longtemps déjà à ce que le secteur ICT ne soit pas confronté à un problème environnemental? Sachez dans ce cas que cette vision est battue en brèche par un nouveau rapport que le secteur ICT européen vient d'élaborer. Qui plus est, il semble plutôt que la numérisation contribue davantage au réchauffement climatique qu'à offrir des solutions structurelles. Le rapport qui passe en revue l'ensemble du cycle de vie de la technologie numérique au niveau européen, a été rédigé à la demande de la fraction écologiste (Verts/Europese Vrije Alliantie) du Parlement européen.

Davantage d'émissions de CO2 que le secteur aérien

L'étude - dirigée par Frédéric Bordage de GreenIT.fr - cible tous les aspects possibles de la technologie numérique: production, distribution, utilisation et ce qui se passe ensuite ('end-of-life'). Les conclusions correspondent majoritairement à celles d'enquêtes précédentes, à savoir par exemple que les technologies numériques représentent conjointement quelques pour cent de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre en Europe. En 2019, l'ICT européenne représentait globalement 185 MT (mégatonnes ou millions de tonnes) de CO2, soit 4,2 pour cent de l'ensemble des émissions des 28 pays de l'UE. Les chercheurs du groupe de réflexion français The Shift Project avaient précédemment déjà évoqué 3,7 pour cent. Pour mettre cette valeur dans son contexte, c'est plus que le secteur aérien qui, toujours d'après The Shift Project, représente 3,5 pour cent des émissions de CO2. Selon les chiffres européens officiels, il est question de 3,8 pour cent des émissions totales de CO2 à mettre au compte du secteur aérien. L'impact environnemental de l'ICT est continuellement sous-estimé, selon The Shift Project en 2019, et cette nouvelle étude semble le confirmer. Qui plus est, l'impact négatif de l'ICT sur le climat a encore augmenté. Quarante pour cent du budget européen des émissions sont consacrés uniquement aux technologies numériques utilisées en Europe en vue de rester en-deçà d'1,5°C.

Quasiment 10 pour cent de toute l'électricité européenne

Il apparaît ainsi que les 'services numériques' en Europe génèrent aujourd'hui conjointement une consommation électrique de 283 TWh, ce qui représente 9,3 pour cent de l'ensemble de la consommation énergétique européenne. Par souci de clarté, il ne s'agit là que de la consommation en phase d'utilisation desdits services. On cite souvent les centres de données comme de gros consommateurs d'énergie, mais le rapport les aborde différemment. C'est précisément parce que c'est tout le cycle de vie de l'équipement et des services IT qui est pris en considération que la consommation d'énergie ne représente qu'un seul aspect de l'impact global sur le milieu.

Certains résultats contrastent du reste fortement avec ce que des organisations sectorielles se plaisent à annoncer parfois. DigitalEurope par exemple - une organisation internationale qui représente plus de 35.000 entreprises qui sont actives ou investissent en Europe - estime que la technologie numérique pourrait épargner d'ici 2030 jusqu'à 9,7x plus d'émissions qu'elle n'en produit.

La production est le principal problème

54 pour cent de l'impact environnemental négatif total ont pour cadre la phase de production. L'utilisation réelle des appareils et services atteint 44 pour cent. La distribution et le traitement en fin de vie d'un produit représentent chacun un pour cent restant de l'ensemble. L'usage massif de sources énergétiques fossiles est évidemment l'une des raisons pour lesquelles le processus de production exerce un tel impact, mais à coup sûr aussi l'extraction de métaux néfaste pour le milieu, ainsi que la multiplicité des matières premières brutes nécessaires à l'assemblage du hardware.

C'est la phase de production qui exerce le plus lourd impact négatif sur le climat., DN
C'est la phase de production qui exerce le plus lourd impact négatif sur le climat. © DN

La production de composants matériels a déjà été qualifiée de chaîne d'approvisionnement la plus sophistiquée dans l'histoire de l'humanité, mais le revers de cette médaille, c'est que les matières premières nécessaires sont quasiment toutes non-renouvelables. Certaines d'entre elles, comme l'aluminium, le carbone et le fer, sont présentes en très grandes quantités sur Terre, mais pour la production des composants de base des appareils ICT, ce sont les métaux (terrestres) rares qui sont essentiels.

Avant qu'un produit soit prêt à la vente, il convient d'abord d'extraire les matières premières requises, puis de les traiter - dans ce but, elles passent souvent par 2 à 3 installations dispersées géographiquement -, avant d'arriver à la phase de production, puis, enfin, à celle de l'assemblage. Quand on sait que l'extraction de métaux et leur traitement initial font partie des processus les plus polluants au monde, il semble quelque peu plus logique que la production ICT pèse de tout son poids sur la chaîne complète.

Qui plus est, la quantité de déchets engendrés par la production est également nettement plus élevée que ce qui subsiste après en avoir terminé avec l'utilisation du produit. 82 pour cent des déchets totaux du cycle de vie d'un produit sont à mettre au compte de la production.

L'impact des centres de données n'est qu'un aspect

Malgré tous les efforts consentis par le secteur, les centres de données peuvent encore et toujours être de gros consommateurs d'électricité, mais cela n'en reste pas moins qu'un aspect. Selon les chercheurs, si on cartographie toute la durée de vie, l'ensemble du 'user ICT equipment', à savoir vos appareils, les miens et ceux de vos collègues, représente quasiment trois-quarts (71 pour cent) de l'impact environnemental. C'est significativement plus que les centres de données (18 pour cent) et les réseaux (11 pour cent) qui représentent le quart restant de l'ensemble.

Conjointement, les centres de données et les réseaux 'ne représentent qu'un quart' de l'ensemble de l'impact ICT en Europe., DN
Conjointement, les centres de données et les réseaux 'ne représentent qu'un quart' de l'ensemble de l'impact ICT en Europe. © DN

Cela n'a pas de quoi étonner Laurens van Reijen, en charge du groupe de centres de données LCL: 'Nous consommons beaucoup de courant et devons donc réfléchir à améliorer les choses. C'est ce que nous faisons.' LCL vient donc d'adhérer à l'initiative SBTi (Science Based Targets), une organisation qui fixe aux entreprises des objectifs à base scientifique ayant comme but de limiter le réchauffement de la Terre à 1,5 degré Celsius. En Belgique, 56 entreprises en sont déjà membres, dont Proximus, Barco et AB Inbev. LCL est la première firme de centres de données belge à y adhérer. 'Mais je crois absolument que l'impact environnemental de la production de matériel est énorme. Dell par exemple l'avait fait calculer pour son serveur PowerEdge R740. Il en était ressorti que la moitié de l'empreinte carbone totale du produit était à mettre au compte de la production', comme l'explique van Reijen à Data News. Nous avons nous-mêmes pris des renseignements chez Dell, qui a déterminé qu'un serveur R740 possède une empreinte écologique équivalente à un déplacement en voiture de 33.976 kilomètres. 100 produits de ce type ont une empreinte écologique identique à l'empreinte carbone annuelle de 172 personnes.

Les centres de données sont de gros consommateurs notoires d'électricité., Getty
Les centres de données sont de gros consommateurs notoires d'électricité. © Getty

Des tendances ICT jouent le rôle de catalyseur

Ce qui préoccupe davantage les chercheurs, c'est que plusieurs tendances ICT claires jouent un rôle de catalyseur du problème. L'Internet of Things (IoT) en est un exemple. Même s'ils reconnaissent que certaines applications IoT sont conçues pour réduire l'empreinte écologique des consommateurs et des entreprises - pensons ici aux capteurs en matière de pollution de l'air ou de consommation d'énergie -, ils affirment par contre que l'impact global de la solution est souvent oublié. Et on en revient donc à la production. Il en va de même pour l'AI et le nuage pour lesquels il faut une puissance de calcul massive et donc beaucoup de matériel. Dans le domaine de la 5G - davantage de terminaux et de puces et donc plus d'extraction (mining) - et dans celui des véhicules autonomes, les chercheurs ne distinguent qu'un impact négatif croissant sur l'environnement en raison notamment de l'infrastructure indispensable.

Laurens van Reijen, LCL
Laurens van Reijen © LCL

Il est à coup sûr possible de rendre l'ICT plus écologique, mais il faut dans ce cas s'occuper de l'ensemble de la chaîne: de la production au recyclage.

Effets boomerangs

L'IoT possède aussi un risque inhérent appelé 'effet réseau'. Tout acheteur d'un appareil IoT est vite tenté d'en acquérir un deuxième, puis un troisième. Or qui dit plus d'appareils, dit plus de pollution. Mais aussi plus de connectivité réseautique et donc, de nouveau, plus d'impact sur l'environnement. Et c'est pareil pour la 5G avec plus d'appareils, AR, VR, diffusion vidéo 4K et bientôt aussi 8K, des écrans plus grands, etc. Sur le plan de l'équipement sur les pylônes, la 5G peut sur papier paraître plus économe que la 4G, il n'en reste pas moins que la question est de savoir si l'effet d'entraînement ne sera pas plus négatif. A l'image de l'histoire des autoroutes offrant plus de capacité et engendrant donc plus de trafic.

L'étude esquisse en outre plusieurs effets boomerangs directs ou indirects s'appliquant à l'IT en général. Une évolution technologique provoque par exemple un effet d'entraînement pour une autre technologie. Un exemple? Achetez un nouveau smartphone et vous vous mettez quasi automatiquement à acquérir des services supplémentaires dans le nuage et à consommer plus de capacité de réseau. Mais aussi indirectement: je garde mon ordinateur portable plus longtemps et j'utilise l'argent ainsi épargné pour partir en voyage en... avion.

L'enquête montre entre autres aussi comment la technologie 5G mobile peut exercer un impact supplémentaire sur le milieu à divers niveaux., DN
L'enquête montre entre autres aussi comment la technologie 5G mobile peut exercer un impact supplémentaire sur le milieu à divers niveaux. © DN

Réunions en ligne? Ce n'est pas la solution

L'explosion des réunions en ligne - évidemment - représente aussi quelque chose de particulièrement négatif pour notre empreinte ICT commune, comme il est ressorti au début de cette année encore d'une étude conjointe des universités de Perdue et de Yale, ainsi que du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Les chercheurs ont déterminé pour la première fois non seulement les émissions de CO2, mais aussi l'utilisation des ressources aquifères et terrestres liées à notre activité en ligne croissante. Si cette hausse se maintient effectivement à vingt pour cent au moins jusqu'à la fin de l'année, comme indiqué à l'époque, c'est une forêt de 185.000 kilomètres carrés qui sera nécessaire pour compenser le surplus d'émissions de CO2. Et la quantité d'eau requise pour le traitement et l'envoi de données suffirait pour remplir plus de 300.000 piscines olympiques.

Désactiver la fonction vidéo aide à limiter les émissions de CO2. Encore faut-il que votre employeur l'accepte!, Getty
Désactiver la fonction vidéo aide à limiter les émissions de CO2. Encore faut-il que votre employeur l'accepte! © Getty

Si nous cessions d'utiliser la vidéo dans nos réunions en ligne quotidiennes, cela aurait un impact calculable. 'Quiconque prend part à quinze réunions Zoom d'une heure par semaine, représente une émission de 10 kilos de CO2. Si vous désactivez la fonction vidéo, l'émission se réduit à 377 grammes. Grâce à cette économie, vous pourrez recharger votre téléphone mobile trois années durant', comme l'a calculé Enrique Ortiz, directeur de l'Andes Amazon Fund, pour nous. Reste surtout à savoir si cela est effectivement possible. Est-ce tout bonnement possible de renoncer comme cela à certains services numériques auxquels on est habitué?

'Il est à coup sûr possible de rendre l'ICT plus écologique, mais il faut dans ce cas s'occuper de l'ensemble de la chaîne: de la production au recyclage. Si on peut recycler l'IT et réutiliser les matériaux, il est possible d'améliorer rapidement pas mal de choses. Mais le hic, c'est qu'il convient de mettre en branle toute la chaîne d'approvisionnement. Ce n'est que si toutes les parties prenantes - fabricants, fournisseurs, 'cloud providers', entreprises et utilisateurs finaux - sont partants que le succès sera au rendez-vous', selon van Reijen.

Quelles sont les solutions possibles?

Le rapport se termine sur un certain nombre de recommandations concrètes que la fraction écologiste européenne veut inculquer. En sachant que l'extraction de matériaux s'avère aussi néfaste, la première priorité réellement évidente est de veiller à réduire le nombre d'appareils. Et c'est loin d'être gagné car cela va à l'encontre de toutes les tendances du marché et de la logique économique actuelle de l'industrie technologique.

Une deuxième priorité - qui va de pair - est le prolongement de la durée de vie des produits et leur réutilisation massive. 'Nous avons-nous-mêmes réalisé une étude aux Pays-Bas, qui montre que le prolongement de la durée de vie exerce le plus important impact positif', déclare Didier Appels, Impact & Business Director de l'entreprise sociale Close the Gap. Close the Gap entend réduire l'écart numérique en proposant en Europe et dans les pays en voie de développement de l'équipement IT européen de seconde main. 'De plus, la réutilisation des matières premières est essentielle et là, il y a assurément encore de la marge', reconnaît Appels: un point souligné également par les chercheurs dans leur rapport.

Nos entreprises sont à peine sensibilisées au coût écologique, car le coût économique est toujours leur priorité.

'Le principal problème sous-jacent à la réutilisation, c'est le fait que le coût économique semble toujours primer: le coût écologique est en effet à peine passé en revue. Si un appareil a encore une valeur marchande de 200 euros, mais que les heures passées à résoudre ses petits défauts atteignent les 250 euros, l'appareil ne sera plus réutilisé. Mais on passe ici sous silence le coût écologique. Les entreprises et les pouvoirs publics en sont à peine sensibilisés', affirme Appels.

'Selon moi, on s'intéresse aussi trop aux appareils plutôt qu'aux composants. Je distingue un manque de collaboration ou l'absence d'un écosystème en matière de pièces de réchange. Nous pourrions par exemple avoir en stock la moitié des composants d'un ordinateur spécifique, alors qu'un de nos concurrents disposerait de l'autre moitié. A présent, il n'y a aucune façon de le savoir facilement. Il s'agit d'un marché sous-exposé offrant encore un gros potentiel', estime Appels.

Didier Appels, Close the Gap
Didier Appels © Close the Gap

'J'ajouterai encore qu'il est dommage que la réutilisation soit toujours considérée comme une problématique à part. Pour les uns, c'est socialement important, pour d'autres c'est économiquement important, alors que pour d'autres encore, il s'agit d'une priorité écologique. Ces différents points de vue ne se rencontrent quasi jamais, alors que ce serait parfaitement possible', constate Didier Appels.

Des téléphones mis au rebut: une forme d'e-déchet permettant pourtant de récupérer de précieux matériaux., Reuters
Des téléphones mis au rebut: une forme d'e-déchet permettant pourtant de récupérer de précieux matériaux. © Reuters

Les écologistes militent pour une action européenne

La fraction écologiste du Parlement européen souhaite à présent saisir le rapport pour entreprendre une action supplémentaire. Elle veut ainsi que les appareils deviennent davantage multifonctionnels, afin d'en réduire la quantité. La durée des mises à jour logicielles pourrait obligatoirement être portée à cinq ans minimum, afin de prolonger la durée de vie d'un produit. Mais elle pense aussi à des mesures visant l'industrie du hardware, en vue de l'inciter à plus d'interopérabilité et de renoncer aux systèmes fermés. Ou encore à un 'impact assessment' (analyse d'impact) pour les fabricants. La remise obligatoire de matériel ICT mis au rebut est également sur la table de discussion, selon la fraction écologiste. 'Nous sommes tellement habitués à remettre au magasin les vidanges de boissons par exemple ou à revendre des vêtements de seconde main via une appli telle Vinted. Pourquoi les entreprises et les pouvoirs publics ne prévoiraient-ils pas quelque chose de similaire pour le matériel ICT? Pourquoi ne pas donner obligatoirement une nouvelle destination à un vieil appareil IT, lorsque vous en achetez un nouveau?', telle est la question que se pose encore Didier Appels.

Les partis écolos européens veulent aussi militer en faveur de la collecte systématique des e-déchets et veiller à ce que les matériaux précieux soient recyclés. L'Europe pourrait ainsi jouer un rôle de précurseur dans ce qu'on appelle les 'secondary raw materials' (matériaux de second rang). Mais ce serait sans nul doute un travail de longue haleine. 'Je pense que les esprits sont à présent matures et qu'on peut trouver des alliés dans d'autres fractions. L'économie circulaire est également intéressante et génère des emplois durables', déclare la parlementaire européenne Sara Matthieu (Groen).

Sara Matthieu, Groen
Sara Matthieu © Groen

La Commission européenne prépare une proposition

'La Commission européenne s'est entre-temps aussi penchée sur le sujet. Nous attendons de sa part pour le printemps une première proposition en matière de design de produit écologique et par exemple l'introduction d'un passeport hardware pour les produits ICT. Mais un 'score de restauration' des produits serait également le bienvenu. Cela pourrait aider à adapter l'industrie, mais aussi à offrir aux consommateurs la possibilité de choisir leurs produits de manière plus consciente', prétend Sara Matthieu.

'Une fois que la Commission aura élaboré ses plans, je vais négocier avec mes collègues écologistes en vue de pousser la proposition dans la bonne direction, et j'ai bon espoir d'arriver à une issue positive. L'impact environnemental du secteur technologique est resté trop longtemps sous-exposé. Les chiffres existent à présent. Par conséquent si l'Europe prend au sérieux le Green Deal et si elle veut en même temps exécuter plus avant l'Agenda de la numérisation, il s'agira alors d'aborder les deux sujets conjointement', conclut Sara Matthieu.

Etes-vous encore convaincu que le monde numérique repose sur un concept écologique et que l'IT verte veille depuis très longtemps déjà à ce que le secteur ICT ne soit pas confronté à un problème environnemental? Sachez dans ce cas que cette vision est battue en brèche par un nouveau rapport que le secteur ICT européen vient d'élaborer. Qui plus est, il semble plutôt que la numérisation contribue davantage au réchauffement climatique qu'à offrir des solutions structurelles. Le rapport qui passe en revue l'ensemble du cycle de vie de la technologie numérique au niveau européen, a été rédigé à la demande de la fraction écologiste (Verts/Europese Vrije Alliantie) du Parlement européen.L'étude - dirigée par Frédéric Bordage de GreenIT.fr - cible tous les aspects possibles de la technologie numérique: production, distribution, utilisation et ce qui se passe ensuite ('end-of-life'). Les conclusions correspondent majoritairement à celles d'enquêtes précédentes, à savoir par exemple que les technologies numériques représentent conjointement quelques pour cent de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre en Europe. En 2019, l'ICT européenne représentait globalement 185 MT (mégatonnes ou millions de tonnes) de CO2, soit 4,2 pour cent de l'ensemble des émissions des 28 pays de l'UE. Les chercheurs du groupe de réflexion français The Shift Project avaient précédemment déjà évoqué 3,7 pour cent. Pour mettre cette valeur dans son contexte, c'est plus que le secteur aérien qui, toujours d'après The Shift Project, représente 3,5 pour cent des émissions de CO2. Selon les chiffres européens officiels, il est question de 3,8 pour cent des émissions totales de CO2 à mettre au compte du secteur aérien. L'impact environnemental de l'ICT est continuellement sous-estimé, selon The Shift Project en 2019, et cette nouvelle étude semble le confirmer. Qui plus est, l'impact négatif de l'ICT sur le climat a encore augmenté. Quarante pour cent du budget européen des émissions sont consacrés uniquement aux technologies numériques utilisées en Europe en vue de rester en-deçà d'1,5°C.Il apparaît ainsi que les 'services numériques' en Europe génèrent aujourd'hui conjointement une consommation électrique de 283 TWh, ce qui représente 9,3 pour cent de l'ensemble de la consommation énergétique européenne. Par souci de clarté, il ne s'agit là que de la consommation en phase d'utilisation desdits services. On cite souvent les centres de données comme de gros consommateurs d'énergie, mais le rapport les aborde différemment. C'est précisément parce que c'est tout le cycle de vie de l'équipement et des services IT qui est pris en considération que la consommation d'énergie ne représente qu'un seul aspect de l'impact global sur le milieu.54 pour cent de l'impact environnemental négatif total ont pour cadre la phase de production. L'utilisation réelle des appareils et services atteint 44 pour cent. La distribution et le traitement en fin de vie d'un produit représentent chacun un pour cent restant de l'ensemble. L'usage massif de sources énergétiques fossiles est évidemment l'une des raisons pour lesquelles le processus de production exerce un tel impact, mais à coup sûr aussi l'extraction de métaux néfaste pour le milieu, ainsi que la multiplicité des matières premières brutes nécessaires à l'assemblage du hardware.La production de composants matériels a déjà été qualifiée de chaîne d'approvisionnement la plus sophistiquée dans l'histoire de l'humanité, mais le revers de cette médaille, c'est que les matières premières nécessaires sont quasiment toutes non-renouvelables. Certaines d'entre elles, comme l'aluminium, le carbone et le fer, sont présentes en très grandes quantités sur Terre, mais pour la production des composants de base des appareils ICT, ce sont les métaux (terrestres) rares qui sont essentiels.Avant qu'un produit soit prêt à la vente, il convient d'abord d'extraire les matières premières requises, puis de les traiter - dans ce but, elles passent souvent par 2 à 3 installations dispersées géographiquement -, avant d'arriver à la phase de production, puis, enfin, à celle de l'assemblage. Quand on sait que l'extraction de métaux et leur traitement initial font partie des processus les plus polluants au monde, il semble quelque peu plus logique que la production ICT pèse de tout son poids sur la chaîne complète.Qui plus est, la quantité de déchets engendrés par la production est également nettement plus élevée que ce qui subsiste après en avoir terminé avec l'utilisation du produit. 82 pour cent des déchets totaux du cycle de vie d'un produit sont à mettre au compte de la production.Malgré tous les efforts consentis par le secteur, les centres de données peuvent encore et toujours être de gros consommateurs d'électricité, mais cela n'en reste pas moins qu'un aspect. Selon les chercheurs, si on cartographie toute la durée de vie, l'ensemble du 'user ICT equipment', à savoir vos appareils, les miens et ceux de vos collègues, représente quasiment trois-quarts (71 pour cent) de l'impact environnemental. C'est significativement plus que les centres de données (18 pour cent) et les réseaux (11 pour cent) qui représentent le quart restant de l'ensemble.Cela n'a pas de quoi étonner Laurens van Reijen, en charge du groupe de centres de données LCL: 'Nous consommons beaucoup de courant et devons donc réfléchir à améliorer les choses. C'est ce que nous faisons.' LCL vient donc d'adhérer à l'initiative SBTi (Science Based Targets), une organisation qui fixe aux entreprises des objectifs à base scientifique ayant comme but de limiter le réchauffement de la Terre à 1,5 degré Celsius. En Belgique, 56 entreprises en sont déjà membres, dont Proximus, Barco et AB Inbev. LCL est la première firme de centres de données belge à y adhérer. 'Mais je crois absolument que l'impact environnemental de la production de matériel est énorme. Dell par exemple l'avait fait calculer pour son serveur PowerEdge R740. Il en était ressorti que la moitié de l'empreinte carbone totale du produit était à mettre au compte de la production', comme l'explique van Reijen à Data News. Nous avons nous-mêmes pris des renseignements chez Dell, qui a déterminé qu'un serveur R740 possède une empreinte écologique équivalente à un déplacement en voiture de 33.976 kilomètres. 100 produits de ce type ont une empreinte écologique identique à l'empreinte carbone annuelle de 172 personnes.Ce qui préoccupe davantage les chercheurs, c'est que plusieurs tendances ICT claires jouent un rôle de catalyseur du problème. L'Internet of Things (IoT) en est un exemple. Même s'ils reconnaissent que certaines applications IoT sont conçues pour réduire l'empreinte écologique des consommateurs et des entreprises - pensons ici aux capteurs en matière de pollution de l'air ou de consommation d'énergie -, ils affirment par contre que l'impact global de la solution est souvent oublié. Et on en revient donc à la production. Il en va de même pour l'AI et le nuage pour lesquels il faut une puissance de calcul massive et donc beaucoup de matériel. Dans le domaine de la 5G - davantage de terminaux et de puces et donc plus d'extraction (mining) - et dans celui des véhicules autonomes, les chercheurs ne distinguent qu'un impact négatif croissant sur l'environnement en raison notamment de l'infrastructure indispensable.L'IoT possède aussi un risque inhérent appelé 'effet réseau'. Tout acheteur d'un appareil IoT est vite tenté d'en acquérir un deuxième, puis un troisième. Or qui dit plus d'appareils, dit plus de pollution. Mais aussi plus de connectivité réseautique et donc, de nouveau, plus d'impact sur l'environnement. Et c'est pareil pour la 5G avec plus d'appareils, AR, VR, diffusion vidéo 4K et bientôt aussi 8K, des écrans plus grands, etc. Sur le plan de l'équipement sur les pylônes, la 5G peut sur papier paraître plus économe que la 4G, il n'en reste pas moins que la question est de savoir si l'effet d'entraînement ne sera pas plus négatif. A l'image de l'histoire des autoroutes offrant plus de capacité et engendrant donc plus de trafic.L'étude esquisse en outre plusieurs effets boomerangs directs ou indirects s'appliquant à l'IT en général. Une évolution technologique provoque par exemple un effet d'entraînement pour une autre technologie. Un exemple? Achetez un nouveau smartphone et vous vous mettez quasi automatiquement à acquérir des services supplémentaires dans le nuage et à consommer plus de capacité de réseau. Mais aussi indirectement: je garde mon ordinateur portable plus longtemps et j'utilise l'argent ainsi épargné pour partir en voyage en... avion.L'explosion des réunions en ligne - évidemment - représente aussi quelque chose de particulièrement négatif pour notre empreinte ICT commune, comme il est ressorti au début de cette année encore d'une étude conjointe des universités de Perdue et de Yale, ainsi que du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Les chercheurs ont déterminé pour la première fois non seulement les émissions de CO2, mais aussi l'utilisation des ressources aquifères et terrestres liées à notre activité en ligne croissante. Si cette hausse se maintient effectivement à vingt pour cent au moins jusqu'à la fin de l'année, comme indiqué à l'époque, c'est une forêt de 185.000 kilomètres carrés qui sera nécessaire pour compenser le surplus d'émissions de CO2. Et la quantité d'eau requise pour le traitement et l'envoi de données suffirait pour remplir plus de 300.000 piscines olympiques.Si nous cessions d'utiliser la vidéo dans nos réunions en ligne quotidiennes, cela aurait un impact calculable. 'Quiconque prend part à quinze réunions Zoom d'une heure par semaine, représente une émission de 10 kilos de CO2. Si vous désactivez la fonction vidéo, l'émission se réduit à 377 grammes. Grâce à cette économie, vous pourrez recharger votre téléphone mobile trois années durant', comme l'a calculé Enrique Ortiz, directeur de l'Andes Amazon Fund, pour nous. Reste surtout à savoir si cela est effectivement possible. Est-ce tout bonnement possible de renoncer comme cela à certains services numériques auxquels on est habitué?'Il est à coup sûr possible de rendre l'ICT plus écologique, mais il faut dans ce cas s'occuper de l'ensemble de la chaîne: de la production au recyclage. Si on peut recycler l'IT et réutiliser les matériaux, il est possible d'améliorer rapidement pas mal de choses. Mais le hic, c'est qu'il convient de mettre en branle toute la chaîne d'approvisionnement. Ce n'est que si toutes les parties prenantes - fabricants, fournisseurs, 'cloud providers', entreprises et utilisateurs finaux - sont partants que le succès sera au rendez-vous', selon van Reijen.Le rapport se termine sur un certain nombre de recommandations concrètes que la fraction écologiste européenne veut inculquer. En sachant que l'extraction de matériaux s'avère aussi néfaste, la première priorité réellement évidente est de veiller à réduire le nombre d'appareils. Et c'est loin d'être gagné car cela va à l'encontre de toutes les tendances du marché et de la logique économique actuelle de l'industrie technologique.Une deuxième priorité - qui va de pair - est le prolongement de la durée de vie des produits et leur réutilisation massive. 'Nous avons-nous-mêmes réalisé une étude aux Pays-Bas, qui montre que le prolongement de la durée de vie exerce le plus important impact positif', déclare Didier Appels, Impact & Business Director de l'entreprise sociale Close the Gap. Close the Gap entend réduire l'écart numérique en proposant en Europe et dans les pays en voie de développement de l'équipement IT européen de seconde main. 'De plus, la réutilisation des matières premières est essentielle et là, il y a assurément encore de la marge', reconnaît Appels: un point souligné également par les chercheurs dans leur rapport.'Le principal problème sous-jacent à la réutilisation, c'est le fait que le coût économique semble toujours primer: le coût écologique est en effet à peine passé en revue. Si un appareil a encore une valeur marchande de 200 euros, mais que les heures passées à résoudre ses petits défauts atteignent les 250 euros, l'appareil ne sera plus réutilisé. Mais on passe ici sous silence le coût écologique. Les entreprises et les pouvoirs publics en sont à peine sensibilisés', affirme Appels.'Selon moi, on s'intéresse aussi trop aux appareils plutôt qu'aux composants. Je distingue un manque de collaboration ou l'absence d'un écosystème en matière de pièces de réchange. Nous pourrions par exemple avoir en stock la moitié des composants d'un ordinateur spécifique, alors qu'un de nos concurrents disposerait de l'autre moitié. A présent, il n'y a aucune façon de le savoir facilement. Il s'agit d'un marché sous-exposé offrant encore un gros potentiel', estime Appels.'J'ajouterai encore qu'il est dommage que la réutilisation soit toujours considérée comme une problématique à part. Pour les uns, c'est socialement important, pour d'autres c'est économiquement important, alors que pour d'autres encore, il s'agit d'une priorité écologique. Ces différents points de vue ne se rencontrent quasi jamais, alors que ce serait parfaitement possible', constate Didier Appels.La fraction écologiste du Parlement européen souhaite à présent saisir le rapport pour entreprendre une action supplémentaire. Elle veut ainsi que les appareils deviennent davantage multifonctionnels, afin d'en réduire la quantité. La durée des mises à jour logicielles pourrait obligatoirement être portée à cinq ans minimum, afin de prolonger la durée de vie d'un produit. Mais elle pense aussi à des mesures visant l'industrie du hardware, en vue de l'inciter à plus d'interopérabilité et de renoncer aux systèmes fermés. Ou encore à un 'impact assessment' (analyse d'impact) pour les fabricants. La remise obligatoire de matériel ICT mis au rebut est également sur la table de discussion, selon la fraction écologiste. 'Nous sommes tellement habitués à remettre au magasin les vidanges de boissons par exemple ou à revendre des vêtements de seconde main via une appli telle Vinted. Pourquoi les entreprises et les pouvoirs publics ne prévoiraient-ils pas quelque chose de similaire pour le matériel ICT? Pourquoi ne pas donner obligatoirement une nouvelle destination à un vieil appareil IT, lorsque vous en achetez un nouveau?', telle est la question que se pose encore Didier Appels.Les partis écolos européens veulent aussi militer en faveur de la collecte systématique des e-déchets et veiller à ce que les matériaux précieux soient recyclés. L'Europe pourrait ainsi jouer un rôle de précurseur dans ce qu'on appelle les 'secondary raw materials' (matériaux de second rang). Mais ce serait sans nul doute un travail de longue haleine. 'Je pense que les esprits sont à présent matures et qu'on peut trouver des alliés dans d'autres fractions. L'économie circulaire est également intéressante et génère des emplois durables', déclare la parlementaire européenne Sara Matthieu (Groen).'La Commission européenne s'est entre-temps aussi penchée sur le sujet. Nous attendons de sa part pour le printemps une première proposition en matière de design de produit écologique et par exemple l'introduction d'un passeport hardware pour les produits ICT. Mais un 'score de restauration' des produits serait également le bienvenu. Cela pourrait aider à adapter l'industrie, mais aussi à offrir aux consommateurs la possibilité de choisir leurs produits de manière plus consciente', prétend Sara Matthieu.'Une fois que la Commission aura élaboré ses plans, je vais négocier avec mes collègues écologistes en vue de pousser la proposition dans la bonne direction, et j'ai bon espoir d'arriver à une issue positive. L'impact environnemental du secteur technologique est resté trop longtemps sous-exposé. Les chiffres existent à présent. Par conséquent si l'Europe prend au sérieux le Green Deal et si elle veut en même temps exécuter plus avant l'Agenda de la numérisation, il s'agira alors d'aborder les deux sujets conjointement', conclut Sara Matthieu.