Le 22 octobre 2018, Lenovo inaugurait son nouveau quartier général dans le Zhongguancun Software Park, une zone d'activités technologiques de pointe au nord-ouest de Pékin, soit 120.000 m2 sur 6 étages pouvant accueillir quelque 10.000 collaborateurs dans un cadre de design durable, de technologies de pointe et d'environnement de travail inspirant comme ils existent dans les nouveaux bureaux occidentaux. Le campus se divise en 2 parties avec un pont en verre pour les relier. A l'autre extrémité du pont, on retrouve des géants chinois de la technologie tels que Baidu (qualifié souvent d'équivalent chinois de Google), Tencent (après Google, Amazon et eBay la plus grande société Internet au monde) et, sociétés moins connues chez nous, Netease et Sina. Ce qui constitue une sorte de " Silicon Valley chinoise ".

Entreprise chinoise atypique

" Mais ne nous qualifiez pas d'entreprise chinoise typique. Certes, nous sommes une entreprise chinoise, mais nous sommes surtout et avant tout une multinationale ", insiste YangYuanqing, CEO de Lenovo. Etonnant en plein coeur de Pékin ? " Nous sommes l'une des premières entreprises chinoises à avoir choisi l'international. Nous sommes donc un acteur global ", dixit le CEO. Pour bien comprendre le message, il suffit de se pencher sur l'histoire et le chiffre d'affaires actuel. En effet, moins d'un tiers des ventes est réalisé en République populaire de Chine, tandis que l'Europe et l'Amérique du Nord génèrent environ un quart chacun du chiffre d'affaires. Depuis sa fondation en 1984 sous le nom Legend, Lenovo a connu un parcours atypique, surtout au cours de la décennie actuelle et passée. Fin 2004, Lenovo rachetait ainsi l'entité PC d'IBM. En 2011, l'allemande Medion tombait dans son giron Et en 2014, Lenovo rachetait à Google la division smartphones de Motorola. Puis quelques mois plus tard, d'autres rachats étaient annoncés, dont la division Serveurs x86 reprise à - une nouvelle fois - IBM. Fin 2017, autre acquisition majeure, cette fois le département PC de Fujitsu. Autant d'opérations qui illustrent comment une entreprise d'origine chinoise réussit à absorber des entreprises (ou départements d'entreprise) américains, européens ou japonais.

Mais se pose une question évidente : le climat géopolitique actuel et la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine n'entravent-ils pas le développement de l'entreprise ? Car quid si le président Trump ne ciblait plus ZTE ou Huawei, mais bien Lenovo ? Yang Yuanqing - YY pour le personnel - réfléchit, pèse ses mots, et répond sans ambages : " Je n'ai aucune crainte. C'est impossible : nos systèmes sont sécurisés. Peut-être est-ce plutôt l'inverse : les Américains devraient davantage craindre de ne plus pouvoir vendre leurs produits sur notre marché, déclare-t-il un sourire en coin. Je continue à croire résolument en la mondialisation. "

Cela dit, il ne cache pas avoir connu son lot de problèmes. " Lors de nos rachats, nous avons dans un premier temps surtout connu des difficultés d'intégration culturelle. Nous ne nous comprenions pas, ce qui freinait l'intégration. En revanche, nous sommes peut-être la meilleure preuve que des rachats de sociétés ayant des cultures différentes peuvent réussir. C'est ainsi que dans le domaine du PC, nous sommes devenus leader mondial ", dixit YY.

Le marché du PC est porteur

Défendre cette position est l'un des 3 piliers principaux de la stratégie de l'entreprise. " Cela implique que le chiffre d'affaires doit être maintenu et que la rentabilité doit être assurée ", ajoute Marco Andresen, COO EMEA de Lenovo. A l'échelle mondiale, Lenovo serait en effet, selon les chiffres du cabinet IDC, le n° 1 dans le segment grand public, une place qu'elle vient de ravir à son grand concurrent HP.

Selon les chiffres de novembre d'IDC, Lenovo serait n° 2 dans notre pays sur le marché professionnel avec 22,2%, derrière le leader HP avec 35%. " Mais alors que HP perd des parts de marché avec - 11% d'année en année -, Lenovo progresse de 51% sur un marché en croissance totale de 12,6% ", enchaîne Carina Van Vlerken, Communications Manager Nordics & Benelux de Lenovo.

Selon les analystes de Gartner, le marché du PC a subi un repli pour la 7e année consécutive. En 2018, 259,4 millions d'unités ont été vendues dans le monde, soit 1,3% de moins qu'en 2017, la baisse la moins forte enregistrée au cours des 3 dernières années. Le CEO de Lenovo estime pourtant que l'avenir de cette division PC - et notamment de la marque emblématique ThinkPad - reste relativement serein. " En volume, le marché est désormais assez stable et il est même en croissance en termes de valeur. Il s'agit encore et toujours d'un marché représentant plus de 200 milliards $. Où trouve-t-on encore un tel potentiel ? Par ailleurs, le marché du PC continue à innover ", considère Yuanqing.

Traditionnellement, ce segment est dynamisé par les nouveaux systèmes d'exploitation Windows : le lancement d'un nouveau Windows incite les consommateurs à acheter un nouveau PC, tandis que les entreprises renouvellent leur parc de PC existant. Mais avec Windows 10, Microsoft a adapté sa stratégie. S'agit-il d'un frein pour le marché de remplacement ? " Voici 2 ans, nous avons constaté un impact. Mais le marché est également stimulé par les nouveaux processeurs. Tandis que de très nombreuses organisations continuent à utiliser Windows 7. C'est pourquoi je suis optimiste pour les prochaines années. Grâce aussi à notre propre innovation, nous avons de bonnes chances de continuer à faire croître nos ventes de PC. Il ne faudrait pas oublier également que le PC est un outil extrêmement pratique et productif. Et prenez la vidéo : 2/3 de toutes les vidéos sont visionnées sur un écran de PC. Voilà qui prouve que le marché du PC n'est certainement pas mort ", déclare le patron de Lenovo.

PC convertibles

Au-delà des PC ThinkPad, Lenovo entend également faire progresser d'autres marques comme Yoga et Miix, tant sur le marché grand public que dans les entreprises. De même que les Chromebooks d'ailleurs, même si ces appareils restent plutôt l'exception dans les entreprises, selon Danny Amelryckx, Solution Technologist chez Lenovo. " Nous ne rencontrons que peu de Chromebooks dans les entreprises, mais bien dans l'enseignement. Pour Google, les Chromebooks sont surtout un investissement orienté sur la jeunesse, dans l'espoir que les étudiants continueront à choisir ce type d'applications au terme de leur cursus. Dans les entreprises, l'essentiel du marché est et reste un client lourd Windows, suivi de l'environnement client. " La tablette couvre un autre segment, lequel continue à générer des volumes importants sur le marché grand public, ce qui est moins le cas chez les professionnels. " Cependant, il est clair que la demande à ce niveau évolue vers davantage de convertibles associant l'ensemble des fonctionnalités d'un 'clamshell' classique avec un écran tactile et un stylet ", estime encore Amelryck.

Pour sa part, Carina Van Vlerken illustre les différences de vente actuelles. " Sur le marché professionnel, on vend encore 12,7 'clamshells' pour 1 convertible, tandis que dans le grand public, on en est seulement à 1,6 'clamshell' pour 1 convertible vendu. "

Motorola recentrée

Le 2e pilier stratégique de Lenovo consiste à faire des départements Mobiles et Centres de données des moteurs de croissance rentables. Et par Mobiles, il faut entendre la société Motorola, laquelle ne représente pas, c'est le moins que l'on puisse écrire, un rachat réussi. En août 2015 en effet, pas moins de 3.200 personnes étaient à nouveau licenciées au terme d'un nouveau trimestre décevant, après quoi la situation ne s'est guère redressée. Officiellement, il est question d'amélioration constante des marges, mais de nombreux analystes évoquent des réductions de coûts. Le CEO YY s'en tient au message suivant : " Une bonne santé est la chose la plus importante pour vivre vieux. [...] Cela fait plus de 10 ans que Motorola n'a plus de fonds. Voici 2 ans, nous avons réinventé l'activité et avons ouvert de nouveaux marchés. Mais cette stratégie a échoué et nous en avons tiré les leçons. Surtout le fait que nous devons être davantage focalisés. Désormais, nous ciblons des marchés porteurs comme l'Amérique latine, l'Amérique du Nord et l'Inde, mais aussi l'Europe occidentale. "

Centres de données et domotique

Avec sa gamme de centres de données ThinkSystems, Lenovo espère se mesurer à nouveau à des acteurs tels qu'EMC, Cisco et HPE, avec des ambitions toutes particulières dans le HPC (high performance computing). Afin de les concurrencer véritablement, Lenovo table sur des partenariats avec notamment NetApp, Nutanix, Red Hat, SAP, Microsoft et VMware. Et au niveau du 'datacenter networking', l'entreprise a noué un partenariat avec Juniper Networks.

Non sans succès manifestement puisque l'entité Centres de données a enregistré pour le 5e trimestre consécutif une croissance au Q2/2018, de même qu'une hausse de 58% d'une année sur l'autre. Au total, ce département représente un chiffre d'affaires de 1,5 milliard $, faisant de Lenovo l'entreprise à la plus forte croissance du top 3 des fournisseurs de serveurs x86 sur base des chiffres d'IDC.

Investessements en IA

Le 3e et dernier pilier stratégique d'investissement pour l'avenir est l'intelligence artificielle. " Songeons aux appareils intelligents - Lenovo propose une gamme complète en matière de domotique -, mais aussi à la connexion entre appareils et à l'infrastructure dans le cloud. Nous devons simplement veiller à être prêts pour l'avenir ", explique Marco Andresen, COO EMEA. Ou comment Lenovo évolue d'une société d'appareils vers une société de services.

" La Chine suit la même trajectoire, passant de la fabrication pure à l'innovation. Naguère encore, la Chine était l'atelier du monde, mais ce n'est plus tenable. Les salaires ont également augmenté ici et il n'est plus possible de conserver des coûts de production aussi bas. Nous devons donc franchir une étape, ce qui explique que Lenovo soit toujours plus une société innovante ", affirme encore le CEO YY.

Les investissements sont centrés en partie sur la réalité augmentée et la réalité virtuelle. Et si les premiers produits ont surtout été vendus sur le marché grand public ces dernières années, Lenovo entend aussi s'imposer dans le B2B. Notamment dans le secteur de la santé et dans l'industrie où Lenovo entrevoit des applications potentielles comme nous avons pu le constater dans le showroom de Pékin. De même, la 5G est évidemment dans le collimateur, même si les investissements dans l'intelligence artificielle sont plus importants encore. " Nous investissons annuellement 1,5 milliard $ dans la recherche et le développement. Ces dernières années, nous avons presque consacré l'ensemble des budgets à l'IA ", souligne encore le CEO.

Mais qu'entend vraiment Lenovo par IA ? S'agit-il de haut-parleurs ou d'assistants intelligents à reconnaissance vocale, de service à gestion automatique ou plutôt de véhicules autonomes ? Le Dr. Feiyu Xu, qui dirige le département IA et travaille depuis plus de 30 ans dans ce domaine, donne sa définition. " L'IA permet à une machine de se comporter comme un humain. " Son labo d'IA mène des recherches spécifiques sur le traitement du langage naturel, le traitement de l'image, l'apprentissage machine et les plate-formes de formation à l'IA. Lenovo a déjà lancé plusieurs projets pilotes, mais n'est pas directement associée par le grand public à l'IA. A tort, estime Xu, qui fait référence aux 19 brevets IA déposés par Lenovo. " Ce faisant, nous faisons partie du top 20 mondial en intelligence artificielle et même du top 3 en Chine, précise Feiyu Xu. Notre IA doit surtout permettre aux produits d'être plus intelligents. C'est d'ailleurs ce qu'attend notre CEO. C'est ainsi que nous pourrons continuer à faire la différence. "

Lenovo a son propre magasin automatisé

Sur le campus du quartier général de Pékin, Lenovo a mis en place un mini-supermarché sans personnel. Pour pouvoir accéder à ce Lenovo Lecoo Unmanned Store, il faut disposer de l'appli WeChat extrêmement populaire et omniprésente en Chine, laquelle stocke les données 3D du visage de son utilisateur. La reconnaissance faciale à l'entrée du magasin fait office d'autorisation d'accès. Tous les produits proposés dans ce mini-supermarché sont dotés d'une puce RFID. Une fois les achats terminés, le client se rend à l'une des caisses de sortie. Il peut alors visualiser sur l'écran les produits qu'il a choisis grâce à un scanner RFID, après quoi il lui suffit de payer automatiquement grâce à WeChat. Reste à scanner le visage pour sortir.

En Chine, la reconnaissance faciale est omniprésente et s'impose donc aussi dans la distribution. JD.com vient d'ouvrir en Chine des centaines de magasins automatisés associant la RFID et la reconnaissance faciale. De même, Alibaba inaugure de tels magasins, sans parler évidemment de l'exemple d'Amazon. " Notre système est nettement moins cher que celui d'Amazon qui exige énormément de caméras qui surveillent en permanence les acheteurs et enregistrent toutes les marchandises qu'ils mettent dans leur panier ", explique-t-on chez Lenovo.

Yang Yuanqing, ceo de Lenovo