Après les secteurs de la finance, de la distribution, des soins de santé, du voyage et de l'automobile, la technologie de la chaîne de blocs dévoile également son potentiel dans l'industrie des jeux vidéo. En effet, cette blockchain crée des vérités irréfutables dans le champ numérique. Or cette spécificité peut permettre à ce secteur particulier - qui a commencé à desservir ces 10 à 15 dernières années un public en ligne massivement amorphe - d'être parfaitement exploitée. Et les premières applications font leur apparition : des jeux comme Beyond the Void, Spells of Genesis et Hammercoin ont bâti leur économie interne sur la chaîne de blocs. Par ailleurs, des boutiques d'applis basées sur la technologie de la chaîne de blocs comme GameCredits (sur smartphone) ou Robot Cache (sur PC) s'apprêtent à concurrencer les Apple App Store, Google Play et autres boutiques de téléchargement de jeux comme Steam.

A présent, nous pouvons permettre aux consommateurs de vendre leurs jeux puisque nous pouvons désormais savoir avec une garantie absolue qui est le véritable propriétaire.

Parmi ses plates-formes, Robot Cache, une start-up en plein boom dans les îles Canaries, frappe particulièrement les imaginations dans la mesure où elle est supportée par des noms relativement ronflants de l'industrie du jeu vidéo, comme Nolan Bushnell, le fondateur d'Atari et l'un des investisseurs dans l'entreprise, ou Brian Fargo, l'un des vétérans des jeux vidéo qui a en son temps été à l'origine de classiques tels que The Bard's Tale, Wasteland et Fallout, et qui fait partie des fondateurs.

Revente de jeux

Pourquoi s'intéressent-ils tant à la chaîne de blocs ? Parce que cette technologie, qui permet de fixer de manière irréfutable tout ce qui est consigné dans un 'registre' distribué, fait en sorte qu'un article acheté en ligne vous appartienne réellement, avec des preuves qui ne peuvent pas être manipulées. Pour Robot Cache, cela signifie surtout que vous pouvez également revendre les jeux que vous avez téléchargés. Il s'agit d'une pratique courante dans les magasins physiques dans la mesure où la plupart des jeux vidéo ont, à un certain moment, une fois le récit terminé ou que le joueur a franchi un certain niveau, atteint leur date de conservation. " A présent, nous pouvons permettre aux consommateurs de vendre leurs jeux puisque nous pouvons désormais savoir avec une garantie absolue qui est le véritable propriétaire, explique Brian Fargo, fondateur. Je suis convaincu qu'il s'agit là d'une opération gagnant-gagnant pour le joueur et le développeur. La technologie qui permet à tout moment de revendre un jeu ainsi que la dynamique sociale des joueurs qui fixent les prix entre eux, voilà qui va créer un vaste écosystème pour les jeux vidéo. "

Crypto-propriété

De même, les articles au sein de jeux pourront, grâce à la technologie de la chaîne de blocs intégrée dans d'autres jeux et plates-formes en ligne, deviendront la propriété 'réelle' de leur acheteur. Pour l'instant, tout fonctionne sur base de la bonne volonté du concepteur du jeu. C'est ainsi que si vous achetez une arme imaginée selon vos propres souhaits dans un jeu comme le récent Fortnite, celle-ci n'existera que sur les serveurs d'Epic Games, l'éditeur du jeu. Supposez que l'entreprise en question tombe en faillite, vous risquez de perdre également vos jeux puisqu'ils n'ont jamais vraiment été votre propriété dans la mesure où ils étaient attribués à votre personnage selon la convention à laquelle ils sont rattachés exclusivement pour ce jeu. Mais si la chaîne de blocs permettait d'enregistrer que vous êtes bien le propriétaire d'une arme spécifique (qu'il s'agisse d'un char ou d'une boisson magique que vous créez dans un jeu de fantaisie comme World of Warcraft), tel serait en principe effectivement le cas comme s'il s'agissait d'un bien physique. Telle est la notion de crypto-propriété : tout comme la technologie de la chaîne de blocs a été développée en son temps pour déterminer la valeur de monnaies virtuelles comme le bitcoin ou l'ethereum, cette même technologie est désormais mise en oeuvre pour rendre des objets de jeu pratiquement physiques.

L'étape suivante, lorsque différents concepteurs de jeux collaboreront ensemble, serait que des articles que vous avez achetés ou gagnés pour un jeu déterminé puissent être utilisés dans un autre jeu.

Jetons

Tel est le principe selon lequel fonctionne désormais déjà un jeu : Beyond the Void, un jeu de stratégie de l'éditeur français B2Expand et qui fonctionne désormais en version d'essai dans la boutique de téléchargement Steam et qui enregistre tous les articles des joueurs via la chaîne de blocs. " L'idée est de permettre aux joueurs, du moins sur nos jeux, de transférer leurs articles d'un jeu à un autre, explique Manon Burgel, directrice du marketing de B2Expand (Lyon). Nous appelons cela le 'true ownership' : à partir du moment où vous avez payé pour un article de nos jeux, celui-ci vous appartient réellement. C'est ainsi que cela aurait en fait toujours dû fonctionner, mais il se fait que la technologie est désormais disponible pour le supporter. Attention : ceci a également des implications pour le joueur. Ainsi, celui-ci devra conserver lui-même ses articles et les emporter lorsqu'il jouera un jeu. Certes, les éditeurs de jeux devront mettre tout en oeuvre pour faciliter ce processus, sachant que la responsabilité finale sur les articles d'un joueur sera du ressort du joueur lui-même et non plus de l'éditeur de jeux qui les stocke aujourd'hui sur ses propres serveurs. "

Le défi de la technologie de la chaîne de blocs appliquée aux jeux réside dans la création de jetons. " Un jeton peut représenter n'importe quoi : en dehors du secteur des jeux, il s'agit d'argent ou d'actions alors que dans les jeux, cela peut être des épées magiques, des cartes à collectionner, des éléments cosmétiques pour l'arme d'un joueur, etc. ", ajoute Alex Amsel d'Ownage, une plate-forme basée sur la chaîne de blocs ethereum et qui permet à de futures crypto-propriétés de s'échanger entre joueurs. " Un jeton est un actif basé sur la chaîne de blocs qui peut être créé, dont la propriété peut être acquise, qui peut être transmis et qui peut même être détruit. Mais alors uniquement par son propriétaire. "

Monnaie virtuelle

Pour l'instant, ce sont plutôt des éditeurs de jeux actifs en marge de l'industrie qui affichent le plus d'intérêt pour la technologie de la chaîne de blocs. En revanche, les entreprises qui affichent les revenus les plus élevés, comme Activision Blizzard, Electronic Arts et Valve, ne manifestent que peu d'enthousiasme. Logique puisque celles-ci ont précisément gagné beaucoup d'argent grâce au principe actuel de propriété numérique et n'ont aucun intérêt à remettre en question leur modèle commercial. Mais les choses risquent de changer si cette technologie permet - littéralement - de faire de l'argent, sachant que nombre d'éditeurs de jeux utilisant aujourd'hui la chaîne de blocs développent en parallèle leur propre crypto-monnaie.

C'est ainsi que B2Expand a associé d'emblée son système de chaîne de blocs à nexium, sa propre monnaie virtuelle. L'idée sous-jacente est que de très nombreux jeux en ligne ont par définition déjà leur propre économie et qu'en faisant de la monnaie utilisée une crypto-valeur, celle-ci devient du même coup 'tangible'. " Tout notre système est basé sur l'ethereum et nous aurions donc tout aussi bien pu en faire la monnaie d'échange, explique Burgel. Mais le problème que posent des monnaies traitées en grands volumes comme l'ethereum est que leur valeur fluctue énormément en raison de facteurs qui n'ont aucun lien avec nos jeux. En effet, celles-ci sont soumises à la spéculation mondiale. La valeur de nexium peut certes également évoluer, mais le seul élément impactant est le nombre de joueurs. Il existe donc un lien direct avec les jeux que nous développons. "

Alex Amsel

L'approche holistique de B2Expand, à savoir une crypto-monnaie complètement intégrée, semble d'ailleurs avoir déjà intrigué un éditeur de jeux. Fin septembre en effet, l'entreprise organisait à Lyon un Blockchain Game Summit en partenariat avec la française Ubisoft, l'un des 3 plus grands éditeurs de jeux vidéo au monde.