Patrick Coomans a fondé en 1991 4ALL NETWORKS, spécialisée en identité numérique et authentification. Son entreprise a opéré depuis 2006 comme sous-traitant d'UBIZEN, qui avait été rachetée deux ans auparavant par Cybertrust et qui devint Cybertrust Belgium en 2007. Cette même année, Verizon reprit Cybertrust et en avril 2011, c'est 4ALL Networks qui fut également absorbée par le géant télécom américain.

Après des études d'ingénieur industriel en électronique et en informatique, Herman Maes rejoignit Uptime en qualité d'administrateur de bases de données. Il devint ensuite consultant SAP et dans cette fonction, il arpenta tout le pays. En 2014, il décida de laisser libre cours à sa passion : le marketing numérique.

Patrick Coomans : " Au début, c'était un rêve. 4ALL Networks reposait surtout sur la consultance. Via Ubizen, nous nous sommes chargés chez Fedict à l'époque de sites Web publics, d'authentification et de gestion de rôles. Si l'on veut croître, il faut opter pour des services gérés, mais cela a un prix : il faut être disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Il n'y a que la nuit qu'il est possible d'effectuer d'importantes modifications, et cela pèse à la longue. Nous concurrencions alors des entreprises en vue, mais nous, nous n'étions que sept. Fêtes de fin d'année, week-ends,... il faut répondre présent, mais cela se paie. "

La revente à Verizon fut initialement une délivrance bienvenue, même si le processus, qui débuta en 2009, s'avéra compliqué en raison de la crise bancaire. " Je voulais faire connaître nos services à l'échelle mondiale. Et c'est ce que j'ai pu vraiment faire chez Verizon au cours des deux premières années. Verizon enregistrait à l'époque un chiffre d'affaires de 130 milliards $ et était la 15e marque la plus opulente au monde. De plus, nous nous considérions alors comme une initiative de croissance stratégique. "

Déménager ou partir

Chez Verizon, Coomans se vit attribuer d'abord une fonction européenne, puis un rôle global, dans lequel il était coresponsable de la stratégie en cyber-sécurité. Mais le géant américain déplaça ensuite son focus vers les services à la consommation, tel le contenu. Les activités B2B furent démantelées. Coomans : " L'entreprise réduisit radicalement le nombre de gammes. Lorsque je suis arrivé en 2011, elle connaissait une incroyable croissance et occupait 230.000 personnes. Deux ans plus tard, le démantèlement commença et six ans après, la firme comptait encore 150.000 collaborateurs et ce, malgré le fait qu'elle avait entre-temps encore effectué des rachats. " Bref, plus il resta dans l'entreprise, moins il y eut de mouvement.

Les deux premières années, j'ai eu le même directeur, mais au cours des 4 dernières années, j'en ai eu neuf. On ne peut ainsi pas avoir une vision à long terme. " - Patrick Coomans

Coomans : " Pour moi, la fonction ne joue pas un rôle si important, mais bien ce qu'on peut intrinsèquement réaliser et/ou l'impact qu'on peut avoir. Mais cela ne marchait plus. On se trouvait dans un silo, on essuyait souvent un 'non', et je passais le plus clair de mon temps à essayer de convaincre tout un chacun. Les deux premières années, j'avais le même directeur, mais les 4 dernières années, j'en ai eu pas moins de neuf. Je découvrais en permanence que des personnes se voyaient subitement confier une autre fonction ou qu'elles s'en allaient, ce qui fait qu'on ne pouvait avoir une vision à long terme. "

Mais Coomans comprenait quelque part aussi ces changements. " Je ne veux certainement pas être négatif. Chez l'opérateur télécom, on effectuait encore beaucoup de choses manuellement, avant d'évoluer vers le 'software defined', ce qui généra de lourdes modifications. "

Pour 2017, Verizon voulait que les fonctions globales soient assurées depuis les Etats-Unis. Coomans se vit donc proposer de déménager ou de partir. Mais avec une famille et un fils à l'université, le départ ne pouvait être envisagé.

Le luxe d'un consultant SAP

Le déroulement de la carrière d'Herman Maes est quelque peu différent. Il n'a pas été forcé de s'en aller, mais a appris que le salaire et la voiture de société ne rendent pas nécessairement la vie plus heureuse.

Herman Maes : " Après mes études, j'ai été engagé chez Uptime en tant qu'administrateur de bases de données. Je travaillais côté serveurs, beaucoup le week-end et la nuit, car il n'est possible de mettre un serveur à niveau que lorsqu'il y a peu ou pas d'activité. C'est parfait quand on est jeune. J'habitais à l'époque encore chez mes parents, et ce que je gagnais en plus, c'était bon à prendre. C'est là aussi un bon apprentissage : il faut résoudre les problèmes seul, même si à l'époque, je n'avais que 22 ans. Mais il y a aussi les déplacements : on roule la nuit vers un centre de données pour effectuer une mise à niveau pour une entreprise, et le lendemain matin, place à un autre client. "

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Le lourd labeur n'était pas pour effrayer Maes. Mais il voulait aussi obtenir une augmentation salariale. " A un moment donné, je voulais acheter une maison. Que faire alors ? Examiner comment pouvoir gagner davantage. Voilà comment j'ai abouti dans le secteur SAP, un environnement caractérisé par des salaires élevés. Je me suis recyclé et ai rejoint une entreprise luxembourgeoise, qui fut ensuite rachetée par Cronos. "

" En fait, la suite fut identique à ce que je faisais précédemment : voir beaucoup de clients à Bruxelles, Gand, Hasselt,... et donc effectuer beaucoup de kilomètres. J'opérais dans la niche des calculs payroll, à savoir un environnement où il n'y a guère de changements. Mais c'est dans un certain sens une cage dorée : un bon salaire, des bonus annuels, des séjours en montagne et une belle voiture de fonction. Mais le fait est que le soir, on n'est pas tenté d'en apprendre encore plus sur SAP. Ce n'était pas, du moins pour moi, le plus passionnant des emplois. Mais c'est aussi un risque : on gagne bien sa vie, on souscrit un prêt sur base de ce salaire, et il est ensuite difficile de changer son fusil d'épaule. "

Finalement, la passion finit par l'emporter sur le salaire. " J'ai eu des enfants, les déplacements sont devenus chaque année plus lourds, surtout dans la région anversoise. Je voulais donc me rapprocher de ma maison et disposer de préférence d'un bureau bien à moi. Je n'avais à l'époque jamais eu ni un emplacement ni des collègues fixes, mais toujours des gens qui ne faisaient que passer et qu'on n'apprend donc jamais à connaître vraiment. Le consultant reste quand même un métier à part. On est en permanence en clientèle. "

" L'un des projets que je n'oublierai jamais, c'était chez un client où je devais élaborer des rapports BI à propos des membres du personnel à licencier en premier lieu. Je devais jongler avec les jours de maladie et la productivité pour justifier une phase de licenciements. Cela s'est cependant su en interne et subitement, toute l'entreprise était au courant de ce que je venais y faire. Après cela, on n'est pas précisément la personne la plus populaire.

Attention, je comprends qu'on fasse appel à un consultant externe. Mais à ce moment-là, on préfère manger ses tartines seul à son bureau, c'est sûr. "

Au revoir SAP !

Pour Maes, la volte-face eut lieu en 2014. Il se tourna alors vers le marketing numérique, sa passion. Mais quitter la cage dorée ne fut pas évident. Maes : " Dans le secteur que je rejoignais, les salaires étaient de trente à quarante pour cent inférieurs. Cela se sent, disons, au niveau de la voiture de société et des avantages. Mais à l'inverse, je peux dire que je ne roule plus que 40-50 minutes par jour. Passer plus d'heures en famille, cela fait un monde de différence, une fois qu'on a des enfants. "

Mais Maes sait parfaitement que ce passage n'est pas évident pour tout un chacun. " Certains ex-collègues m'ont avoué qu'ils n'osaient pas le faire par crainte de perdre trop d'argent. Je suis passé d'une BMW ou d'une Audi à une Volkswagen Golf. Cela ne m'a posé aucun problème, mais j'en connais qui n'auraient pas apprécié. Il faut évidemment calculer. Pour certains, il est question d'adapter son lieu de vacances ou d'étaler, voire postposer des travaux. Moi, je suis content d'avoir suivi ma passion. Mes revenus me suffisent, car j'exerce une activité supplémentaire pour compenser, mais je le fais volontiers. "

Le salaire et les déplacements ne sont du reste pas le seul aspect qui entre en jeu, selon Maes. " L'un des obstacles sur la route du consultant SAP, c'est la difficulté de progresser et d'en apprendre plus. Un consultant est rentable lorsqu'il peut mettre entièrement un projet sur les rails, ce que j'ai fait depuis dix ans. Tel est aussi le cas d'ex-collègues. Ils sont un peu coincés dans leur épanouissement, ce qui est logique dans le modèle de consultance. On devient peut-être senior consultant, mais cela ne change pas grand-chose à la fonction. Dans un environnement interne, cela va nettement plus vite. "

Se retourner vers son réseau

Après son départ de chez Verizon, Coomans décida de prendre quelques mois de repos. Il créa sa propre société pour relever un nouveau défi. Et d'insister sur l'importance d'un réseau. Coomans : " Rencontrez des gens à la recherche d'une nouvelle fonction. Orientez-vous avant de faire un choix. Je vois souvent des personnes se lancer sur le marché avec un CV qui va dans tous les sens, sans qu'elles aient fait réellement un choix au niveau de ce qu'elles veulent faire. Elles possèdent un peu d'expérience de-ci de-là et posent leur candidature pour tout et n'importe quoi. Mais dans ce cas, elles risquent de trouver un emploi qui ne leur convient pas de manière optimale. "

On gagne bien sa vie, on souscrit un prêt sur base de ce salaire, et il est ensuite difficile de changer son fusil d'épaule. " - Herman Maes

" Examinez-vous vous-même pour savoir ce que vous aimez vraiment faire, parlez-en avec d'autres, de préférence des personnes disposant d'un vaste réseau, demandez-leur de vous introduire auprès de gens qui peuvent vous aider à trouver votre chemin et faites-vous peut-être même accompagner par quelqu'un de plus expérimenté. Le genre de chose qui peut s'avérer essentiel pour vous permettre de trouver un nouveau défi à relever. "

Cette approche a payé dans la mesure où Coomans a ainsi pu rencontrer Wim De Waele, qui lui permit de se lancer dans la cyber-sécurité pour B-Hive. " A présent, je m'occupe de cyber-sécurité pour nos membres. Aujourd'hui, nous sommes 160 et avons créé un programme en vue d'accroître leur maturité en cyber-sécurité. Il s'agit de formations dispensées à des entreprises fintech, afin que la cyber-sécurité fasse davantage partie de leur ADN. "

Le contraste avec son précédent employeur est grand. Coomans : " Ce programme, je l'ai conçu entièrement sur base d'une prise de décision très brève et d'un accès très fluide à la direction. Dans une entreprise de la taille de Verizon, on discute avec son manager et peut-être avec le manager de son manager, mais on n'établit aucun contact avec le véritable décideur. Si l'on dispose de dizaines, voire, avant, de quelques centaines de produits, il y a une lutte de tous les instants pour attirer l'attention. Avant, quand on avait une bonne idée, il fallait, après autorisation, transiter par le marketing, le juridique, la direction des produits, et la vente. Avant que toutes les parties prenantes se mettent d'accord, six mois étaient passés. "

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" Il arrivait même que votre travail disparaisse tout simplement. J'ai autrefois consacré six mois à un nouveau programme de marketing, qui fut ensuite annulé, parce que le responsable qui nous avait confié cette tâche, avait démissionné. Dans un tel cas, vous avez travaillé six mois pour rien, ce qui est très démotivant. A présent, tout repose sur la passion et l'enthousiasme. Un jour, je suis en réunion avec nos partenaires et le lendemain, nous examinons comment les folders et le site doivent se présenter. Je trouve très agréable d'être ainsi impliqué. "

Salaire vs impact vs expérience

Aujourd'hui, Coomans a 49 ans et est nettement plus heureux dans son travail. Il admet cependant que quitter un emploi stable rend nerveux dans un premier temps : " On passe par toutes sortes d'émotions. D'une part, on est euphorique d'en avoir fini, mais par ailleurs, on se dit : 'Que faire maintenant ? '. Moi, j'ai toujours gardé confiance dans le futur. "

Les top-jobs dans des multinationales vont souvent de pair avec un très bon salaire. Coomans ne le dément pas, mais argumente que l'argent n'est pas tout. " Chez Verizon, le salaire était super, et l'expérience acquise formidable. Mais à présent, je dispose de nettement plus de liberté et je choisis mon propre trajet. Le besoin de gagner beaucoup d'argent varie aussi en fonction de la vie. On veut gagner plus, lorsqu'on a de jeunes enfants, qu'on achète une maison ou qu'on la transforme. Mais une fois les prêts remboursés, l'argent est moins un problème. Sur ce plan, j'admire les jeunes qui choisissent de lancer leur propre entreprise. Si cela marche, c'est formidable. Et si cela ne marche pas, au moins ont-ils appris des choses qu'une formation ne peut apporter. "

S'adapter

Maes travaille depuis quelques années déjà pour Intracto à Herentals, pas très loin de son domicile de Rumst. Même s'il est ravi du changement, il a dû s'adapter au début. " J'en ai bavé les trois premiers mois. En tant que consultant, j'avais réalisé de très grands projets pendant dix ans, j'étais sûr de pouvoir tout faire, avant d'aboutir dans un environnement où j'étais de nouveau un 'junior' sur le plan de la connaissance et sur le type de client rencontré. "

Par après, il fallut aussi quelque peu tâtonner. Maes : " Initialement, j'étais 'team lead', alors qu'à présent, je suis davantage stratège et travaille donc plus en solo. Diriger une équipe, cela veut dire aussi s'occuper de RH, effectuer des évaluations, ce qui s'avéra difficile à combiner avec ma façon libre de travailler. J'ai pris conscience que donner des formations n'était pas mon but ultime et à présent, j'ai quelqu'un qui 'tourne' un peu plus. "

Malgré sa mutation, Maes n'en travaille pas moins dur. Il est surtout actif chez Intracto, mais il dispense aussi des cours et prépare d'autres projets. Mais la façon dont il combine le tout, est plus agréable. Maes : " On sait ici que je travaille parfois pour d'autres clients. Ces prochains mois, j'enseignerai chaque vendredi dans une école supérieure et certains soirs, je travaille encore un peu pour Intracto. Mais ici, on trouve important l'équilibre travail-vie familiale, ce qui est essentiel, lorsqu'on a de jeunes enfants. Je peux amener chaque jour mes enfants à l'école, ce qui aurait été impossible en tant que consultant. "

" Attention, la consultance est un bon apprentissage. Je conseille même aux étudiants à qui je donne cours d'en faire quelque temps. Le fait de devoir résoudre soi-même un tas de problèmes, cela forge le caractère. Mais au bout d'un temps, on en a assez. On apprend énormément d'une machine bien huilée, mais une fois que votre vie change, il y a d'autres priorités qui entrent en ligne de compte. J'aime encore me rendre en clientèle. Mais à présent, cela se limite à une petite heure pour régler des choses, avant d'effectuer du télétravail. Je ne dois plus être chaque jour à 9 heures à Gand ou à Bruxelles. "