Le thème de cette édition du Mobile World Congress de Barcelone - le rendez-vous incontournable des nouveautés du secteur en matière de communication mobile - était écrit dans les astres et les espoirs n'auront pas été déçus : impossible en effet de passer à côté des affiches qui arboraient fièrement '5G', entendez la 5e génération de réseaux et le successeur logique des 4G, 3G et 2G. Fournisseurs et opérateurs avaient mis les petits plats dans les grands pour présenter des démonstrations concrètes de 5G sur les différents podiums du salon. Et pourtant, pourtant, il reste pas mal de flou autour des cas concrets d'utilisation, des spécifications et de la feuille de route. Effet de mode alors ? Certainement. Reste que la technologie est bel et bien en marche.

Au MWC, nous n'avons pas trouvé de 'killer app' pour la percée de la 5G sur le marché grand public.

Dans le cadre de MWC Barcelone - l'acronyme est désormais l'appellation officiele du Mobile World Congress -, nous avons surtout reçu de nombreuses pièces de puzzle qui, ensemble, devraient déboucher sur la 5G : nouvelle technologie radio, puces et modems pour supporter l'infrastructure 5G et smartphones 5G.

Puces et SoC

C'est ainsi que Huawei a dévoilé à Barcelone son premier smartphone pliable et désormais 'prêt' pour la 5G puisque l'appareil est équipé d'un jeu de puces Balong 5000 développé par l'entreprise chinoise elle-même et doté d'un modem 5G. Ce jeu de puces et ce modem sont d'ailleurs intégrés dans leur routeur 5G mobile (5G CPE) qui bascule automatiquement de la 4G à la 5G dès qu'un réseau ad hoc est détecté.

De même, son concurrent fondeur Qualcomm propose des puces pour smartphones 5G ainsi que pour d'autres appareils comme des ordinateurs portables. A l'occasion du MWC, le fabricant présentait notamment le Snapdragon 8cx 5G Compute Platform qui combine le SoC (System-on-a-Chip) annoncé l'an dernier pour 'laptops' à un modem X55 de Qualcomm. Il s'agit là du 2e modem 5G de l'entreprise, après le modem X50 introduit voici peu et promettant des vitesses de téléchargement jusqu'à 5 Gbit/s. Voilà qui est bien beau, mais de tels appareils - en l'occurrence les 'laptops' 5G - se font attendre : peut-être cette année encore, mais sans doute au début 2020. Durant la présentation de Qualcomm, un porte-parole de Lenovo s'est présenté sur le podium, affirmant que Lenovo sera le premier à commercialiser un 'laptop' doté de la nouvelle plate-forme 5G de Qualcomm et du modem X55. Christiano Amon, président de Qualcomm, voit dans la 5G un vaste réseau supportant consommateurs, entreprises et ce, dans de nombreuses applications. " La 5G permettra non seulement de nous connecter au cloud et à tout le reste, mais il s'agit de l'avenir de notre entreprise pour les 30 prochaines années. La 5G n'est pas une mode, mais une transition fondamentale. Bien plus que l'introduction de la 4G. "

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La 5G pas forcément nécessaire

Pourtant, impossible sur le salon d'échapper à l'effet de mode : la moindre application ou dispositif d'automatisation exigeait la 5G. Au point que certains oublieraient facilement que certaines applications peuvent parfaitement se contenter d'une connectivité plus lente comme la 3G ou même dans certains cas la 2G. Il n'est pas indispensable dans tous les cas d'avoir une connexion bidirectionnelle en temps réel avec le cloud. Ainsi, pourquoi pas pour l'Internet des objets des réseaux de type LoRa ou Sigfox ? Sans oublier le futur Wi-fi 6 qui se profile comme un standard ambitieux et permettrait également de supporter des appareils IoT. Le Wi-fi 6 est le nouveau nom du protocole 802.11ax, lequel est le successeur du 802.11ac connu désormais sous le nom de Wi-fi 5. Le Wi-fi 6 offre en théorie des vitesses de plus de 10 Gbit/s en ajoutant aux bandes de fréquence 2,4 GHz et 5 GHz des fréquences 6 GHz. Mais en ajoutant cette nouvelle fonction au standard, les appareils IoT pourraient également désactiver leur connexion Wi-fi au moment où cela n'est plus nécessaire. Dès lors, le Wi-fi 6 serait idéal pour des équipements IoT ayant une alimentation électrique ou une autonomie de batterie limitée.

" On entend fréquemment dire que le wi-fi ne sera plus nécessaire une fois l'arrivée de la 5G. Reste qu'un consommateur moyen aura encore bien besoin d'une passerelle rapide à domicile, souligne Gerrit Brugman, 'country manager' Belgique & Luxembourg d'AVM. Comme le nombre d'appareils dotés de la wi-fi est en constante augmentation, une passerelle wi-fi restera nécessaire. Les premiers appareils Wi-fi 6 devraient être lancés cette année, non seulement dans le segment haut de gamme d'ailleurs. Mais le plus important est sans doute que le Wi-fi 6 supporte un très large éventail d'appareils.

Mais pourquoi alors la 5G ?

Mais soit, le thème est donc bien la 5G. Le consommateur moyen attend de la 5G tout d'abord un réseau plus rapide (54%), comme il ressort d'une enquête de la GSMA. Une meilleure couverture réseau vient en 2e position (41%), tandis que de nouveaux services innovants suit à distance avec 25%. L'idée générale qui prévaut est que la 5G sera tout d'abord synonyme d'un réseau 'radio access network' (RAN) plus rapide et que le reste - des applications spectaculaires comme la voiture autonome ou des applications critiques en temps réel - suivront ultérieurement. Même si Barcelone a déjà levé un premier coin du voile sur ces applications.

C'est ainsi qu'Ericsson nous a permis de conduire sur le salon un camion proposant un parcours d'essai en Suède et équipé d'un réseau de test 5G. Une latence minimale et un réseau particulièrement fiable apparaissent comme des nécessités absolues pour ce type d'application. Chez ZTE, nous avons pu voir des robots jouant du piano. Même si le lien avec la 5G ne nous paraît pas évident. Une autre démo musicale sur le stand d'un fournisseur exotique capturait l'imagination puisqu'un orchestre était composé de musiciens se trouvant à un autre endroit. Vous l'aurez deviné : un réseau de test 5G permettait de démontrer que les effets retards peuvent être limités au minimum. Nous avons par ailleurs vu de nombreux simulateurs de combat ainsi que des simulateurs de course présentant une ville intelligente dans laquelle circulent des voitures autonomes. De même, beaucoup d'applications autour de la réalité augmentée et des soins de santé, ainsi que des démos dans un large éventail de secteurs où la robotique et/ou l'intelligence artificielle et l'analytique de données ne sont jamais loin.

" D'ici 2020, 4% déjà de l'ensemble du PIB (produit intérieur brut) de l'Europe seront générés par l'économie de la donnée, estime Vincent Pang, patron de l'entité Europe occidentale de Huawei, dans ses prévisions à la Commission européenne. " Nous en sommes aujourd'hui aux prémices de la 5G en Europe et en Chine, ce qui représente une opportunité en or. La 5G sera une réalité cette année et ne fera que renforcer l'économie de la donnée, ajoute Pang lors de sa conférence de presse. Nous sommes dès à présent actifs dans différents pays avec des partenaires locaux et des telcos, notamment dans l'automobile et la fabrication. L'écosystème et le nombre d'applications ne feront que croître, ce qui offrira une plus-value supplémentaire. "

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Applications B2B

" C'est à ce niveau que l'Europe est légèrement en retard. Les premiers pilotes 5G se font surtout en Asie et aux Etats-Unis ", explique Rémi de Montgolfier, depuis fin janvier 'country manager' d'Ericsson Belux. Dans de nombreux pays européens, il a fallu un certain temps avant de lancer les premières adjudications 5G. Comme on le sait, la mise aux enchères 5G dans notre pays a été remise aux calendes grecques suite aux désaccords entre les Régions sur la répartition des recettes des licences 5G. " Ce dont nous avons aujourd'hui besoin par priorité en Belgique, c'est davantage de clarté de la part du régulateur. Nous insistons auprès des autorités locales pour débloquer le spectre nécessaire et pour établir un calendrier précis. " Entre-temps, Ericsson est déjà active sur le campus Corda de Hasselt avec un réseau test 5G.

Le grand marché de masse de la 5G sera B2B : le marché dont la plupart des opérateurs tireront l'essentiel de leurs revenus.

Le patron d'Ericsson se dit convaincu que le 'fixed wireless access' représentera un premier cas concret de 5G afin d'offrir une expérience haut débit ultra-rapide en remplacement de la fibre optique. Le deuxième exemple pratique est selon lui le déploiement de la 5G pour 'décharger' le trafic 4G existant. " Il s'agit là de cas où la 5G constitue une demande immédiate pour les opérateurs. Ce n'est qu'après que les consommateurs commenceront à utiliser la 5G et que le transfert et la latence deviendront des arguments majeurs. Songez à la vidéo qui offrira une qualité inégalée ou à diverses expériences d'immersion comme si vous étiez dans une salle de concert ou à un spectacle ", estime encore de Montgolfier.

Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas trouvé au MWC de 'killer app' pour la percée de la 5G sur le marché grand public. " Il faut savoir que le marché de masse pour la 5G sera certainement le B2B : il s'agit là du marché dont la plupart des opérateurs tireront l'essentiel de leurs revenus. Songez à l'automobile, à l'industrie (manufacturière) et globalement tous les secteurs où la connectivité peut faire la différence, estime-t-il. Nous devons continuer à mettre en place un vaste écosystème avec les fournisseurs de réseaux, l'industrie mobile, les opérateurs et les start-up, mais aussi les fournisseurs ICT ", poursuit de Montgolfier. Comme on le sait, Cegeka a d'ores et déjà manifesté son intérêt pour une licence 5G, de même que l'illustre inconnue Dense Air qui entend participer aux enchères. " Quoi qu'il en soit, le B2B manifeste beaucoup d'enthousiasme pour la 5G ", note encore le patron d'Ericsson Belux.

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La 4G généralisée à l'avenir

Quoi qu'il en soit, de Montgolfier estime que la 4G permet déjà de nombreuses applications. La 4G telle que nous la connaissons aujourd'hui n'a cessé d'évoluer ces dernières années et ne ressemble plus vraiment aux performances initiales décevantes de la 4G des débuts. La poursuite du développement de la 4G de première génération atteint même désormais des performances comparables à celles des premières stations de base 5G. Et si, dans les prochaines années, nous devrions assister aux premiers déploiements 5G, la 4G devrait encore connaître un certain succès. Ainsi, la GSMA s'attend à 10 millions de connexions 5G à l'échelle mondiale d'ici la fin 2019, réparties sur 21 marchés. Et d'ici 2025, la 5G devrait couvrir 1,4 milliard de personnes dans le monde. Toujours selon l'organisation sectorielle, la 5G couvrira d'ici 2025 pas moins de 15% de l'ensemble des connexions mobiles. En d'autres termes, en 2025, 85% des utilisateurs surferont de manière mobile via d'autres standards mobiles, dont une grande majorité avec la 4G. La GSMA s'attend par ailleurs à voir l'importance de la 4G augmenter dans les prochaines années. Son rapport confirme en outre que l'IoT représente un argument important pour l'adoption de la 5G.

Décrocher des contrats

Entre-temps, l'histoire de l'introduction de la 3G, et plus tard de la 4G, se répète puisque les fournisseurs de réseaux se hâtent à nouveau à mettre en avant le nombre de projets pilotes 5G et de contrats commerciaux 5G qu'ils ont déjà menés avec des opérateurs à l'échelle mondiale. " Nous avons déjà conclu plus de 30 contrats commerciaux en 5G ", prétend Yang Chaobin, 'president 5G business line' chez Huawei. Huawei a d'ailleurs clairement profité du MWC pour se hisser hors de la tempête géopolitique qui l'affecte et affirmer son leadership en matière de réseaux 5G. Reste que le groupe ne cite que quelques rares noms concrets de partenaires.

Le dernier rapport du cabinet Dell Oro (Q3/2018) donne une image plus nuancée du marché, estimant que Huawei est talonnée par son concurrent Ericsson qui aurait, selon ses dires, engrangé 12 contrats de déploiement commercial de la 5G. Pour sa part, Nokia (l'ancienne Alcatel-Lucent) serait 3e, suivie à distance respectable de ZTE et Samsung, même si cette dernière vient juste d'annoncer sa volonté d'intensifier ses efforts en matière d'infrastructure.

A noter avec les réserves d'usage qu'Ericsson et Huawei ont annoncé à MWC chacune 4 nouveaux contrats, pour 3 à Nokia et 1 seul à Samsung. A l'exception de la Suisse, il s'agit là à chaque fois de contrats 'exotiques'. Voilà qui tempère en tout cas les espoirs d'un déploiement rapide de la 5G dans des pays comme le nôtre. En effet, de nombreux obstacles doivent encore être levés avant que la 5G soit aussi généralisée que la 4G. Ces défis sont en partie d'ordre technologique, mais se situent surtout au niveau professionnel : les cas pratiques ne sont pas encore au point et le modèle financier pose encore trop de questions. Sans oublier évidemment la régulation et l'aspect géopolitique. Mieux vaut le savoir : la 5G n'est pas encore d'actualité.

La 5G au bloc opératoire

La démo clairement la plus impressionnante et la plus touchante à MWC a été la diffusion en direct d'une opération réalisée par le médecin Antonio de Lacy. En pratique, le professeur de Lacy, directeur de la chirurgie gastro-intestinale, ne se trouvait pas autour de la table d'opération, mais dans le Hall 4 de la Fira Gran Via qui hébergeait la MWC. A distance donc, le médecin indique à l'aide d'une ligne jaune l'endroit précis où son équipe chirurgicale doit intervenir au niveau de l'intestin du patient dans une vidéo en temps réel à haute définition. Dans le même temps, il indique très exactement ce que doivent faire les membres de l'équipe. C'est ce que l'on appelle la télé-chirurgie, soit la précision chirurgicale via un réseau de test 5G de Vodafone reliant l'hôpital de Barcelone et un équipement similaire au MWC. Dans un tel cas, une latence ultra-réduite se révèle vitale. Selon le docteur de Lacy, son équipe expérimente depuis un certain temps déjà la télé-chirurgie, sachant que la 5G est la seule technologie possible. " Avant la 5G, nous devions geler l'image pour donner des précisions. Aujourd'hui, c'est possible alors que la vidéo continue ", explique-t-il.