Melexis est surtout réputée comme fabricant de capteurs pour les voitures. L'industrie automobile est-elle votre principal débouché ?
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Melexis est surtout réputée comme fabricant de capteurs pour les voitures. L'industrie automobile est-elle votre principal débouché ? FRANçOISE CHOMBAR : Effectivement. Les constructeurs automobiles représentent quelque 90 % de nos ventes. Le reste se répartit entre différents autres secteurs, comme les applications industrielles, les bâtiments intelligents, l'électroménager, les drones, etc. Nous produisons toutes sortes de capteurs, qu'il s'agisse de capteurs de pression ou lumineux ou de capteurs d'image. Mais ce qui fait notre spécificité, c'est que nous ne proposons pas des mesures 'stupides', mais concevons des capteurs et des systèmes de commande intelligents. Les mesures analogiques sont converties dans nos puces en signaux numériques pouvant par exemple être interprétés par le système de commande d'une voiture. Songez par exemple aux capteurs de pression des pneux intégrés dans la roue du véhicule : voilà typiquement une application que nous développons. Ce système comprend un capteur de pression, un capteur d'accélération, un conditionneur de signal pour le traitement des signaux et un transmetteur pour le transfert des données sans fil, le tout intégré dans une seule petite puce. En d'autres termes, vous représentez l'une des étapes vers le véhicule autonome ? FRANçOISE CHOMBAR : La voiture autonome ne va en effet pas pouvoir fonctionner sans nos puces. Dans le cas des voitures autonomes, on songe volontiers aux caméras notamment, ce que nous fabriquons également. Mais un aspect moins évident est ce qui se passe dans la voiture même. Ce véhicule reçoit des données d'un radar et l'ensemble des systèmes doit être coordonné afin que la voiture puisse s'arrêter sans devoir enfoncer une pédale. Au final, tout ce système fonctionne en 'closed feedback loop' qui traite de nombreuses entrées et sorties. Et le système doit être constamment opérationnel tout en étant fiable. Et si un seul élément ne fonctionne pas, l'ensemble est paralysé. Dès lors, les exigences posées par l'industrie automobile sont toujours plus strictes. Melexis pourrait également profiter de la vague crypto. Comment l'envisagez-vous ? FRANçOISE CHOMBAR : Nous fabriquons un 'driver' intégré dans des cartes graphiques utilisées par de nombreux crypto-mineurs. Celui-ci commande un ventilateur de refroidissement d'une telle GPU. Ces cartes graphiques ont été très performantes à un moment donné. Il s'agit d'ailleurs de la même technologie que celle utilisée dans les ventilateurs des drones ou dans le chauffage des sièges de voiture. Dans ces domaines, nous occupons une position enviable. Dans la plupart des domaines d'activité que nous faisons ou que nous choisissons, nous essayons toujours de conquérir la position de leader. En termes de performances, mais aussi de volumes. Et lorsque nous sommes n° 1, nous essayons aussi de le rester. Sans pour autant faire preuve de suffisance. Nous devons continuer à investir, ce que nous faisons d'ailleurs. Nous n'avons encore jamais perdu une position de n° 1. Certes, nous avons parfois déjà fait de mauvais choix, mais nous avons alors arrêté ces produits. Si vous ne pouvez pas devenir n° 1 dans un délai raisonnable, ce qui signifie quelques années, cela n'a pas de sens. Car dans ce cas, nous ne pouvons pas offrir à nos clients le service et la qualité que nous espérons leur fournir. De même, on ne peut pas être bon en tout. On ne peut être bon que dans quelques domaines, mais il faut pouvoir y exceller. Savez-vous encore dans combien de produits vos puces sont intégrées ? FRANçOISE CHOMBAR : Nos produits se retrouvent dans beaucoup de choses, et c'est agréable. Pour nous, mais aussi pour nos collaborateurs. Nous essayons de communiquer un maximum sur ce sujet. Nous communiquons d'ailleurs beaucoup selon des canaux très différents. Lors de la publication de nos résultats trimestriels, nous précisons quels produits se portent bien et dans quelles applications ils sont utilisés. Nous voulons clairement faire savoir que telle puce se retrouve dans un lave-linge et telle autre pour améliorer l'efficacité d'un moteur de voiture. Cela permet à nos collaborateurs de voir que leur travail est tangible. Si vous regardez ce que nous fabriquons, il s'agit toujours de boîtes noires, d'où la difficulté d'expliquer et de montrer ce que nous faisons et où les trouver dans la vraie vie. Nos produits suscitent une certaine fierté chez nos collaborateurs. Ils savent que nous travaillons sur de chouettes produits. Comprendre ce que nous fabriquons contribue à un monde meilleur pour l'homme et l'environnement. Cela donne de l'énergie. Est-ce ainsi que vous motivez vos équipes ? FRANçOISE CHOMBAR : Je crois surtout en la motivation intrinsèque. Il faut pouvoir se motiver soi-même. Il faut pouvoir valoriser son propre talent et le traduire en énergie pour soi-même. C'est ce que j'appelle la motivation intrinsèque. Certaines personnes me disent : "Je ne viens pas travailler, je viens faire quelque chose que j'aime. " Si vous pouvez trouver un travail qui vous procure de l'énergie, où vous pouvez valoriser et renforcer votre talent, que demander de plus ? Il n'est donc pas vraiment question de motivation, mais de créer et d'entretenir une culture qui permet aux collaborateurs de se motiver. Pour ce faire, nous regroupons des équipes qui sont suffisamment diversifiées pour générer beaucoup d'idées, tout en les laissant autonomes. Nous fixons les objectifs à atteindre et laissons aux personnes le choix dans la manière d'y arriver. Et en cas de problème, ils savent où s'informer. Cette philosophie de l'autonomie a-t-elle contribué au succès de Melexis ? FRANçOISE CHOMBAR : Il s'agit à mon sens d'un facteur de succès. Surtout dans un monde où il n'est pas évident de trouver les bonnes personnes et de les garder. Il est important que la culture fasse partie intégrante de l'entreprise et ne soit pas seulement une couche de vernis. Qu'elle soit structurelle et vive de l'intérieur. Chez nous, tout peut être changé, sauf la culture. C'est la base de notre entreprise. Comment se fait-il que vous trouviez facilement du personnel sur un marché en pénurie ? FRANçOISE CHOMBAR : Nous éprouvons certes des difficultés à trouver des profils techniques, mais notre taux de rétention reste très élevé. Nous prenons notre temps avant d'engager quelqu'un. Nous préférons attendre d'avoir trouvé la bonne personne, à savoir non seulement celle qui a les compétences techniques, mais qui peut aussi adhérer à notre ADN. Qu'elle s'intègre donc dans notre structure. Et une fois que nous l'avons engagée, nous veillons à ce qu'elle ne cherche pas à partir. Nous sommes présents dans 14 pays avec 20 sièges. Et dans tous ces pays, la rétention est nettement supérieure à celle du pays en question. Ainsi, nous pourrions perdre davantage de collaborateurs en Chine qu'en Belgique, mais le taux reste plus élevé que la moyenne nationale. Nous le mesurons d'ailleurs. Si trop de personnes nous quittent, c'est qu'il y a un problème que nous n'avons pas perçu. Heureusement, cela n'arrive guère, mais il s'agit d'un point qui retient toujours notre attention. Vous avez fondé Melexis en 1988 avec votre mari Rudi de Winter et avec Roland Duchâtelet. A une époque où l'on ne parlait pas encore de start-up. FRANçOISE CHOMBAR : A l'époque, on se lançait simplement. ( rire) Comment l'idée vous est-elle venue ? FRANçOISE CHOMBAR : Nous sommes partis à 3 de zéro. Sans doute parce que nous étions un peu fous. La légende selon laquelle nous avons démarré dans un café en Allemagne est vraie. Et qu'il s'agissait vraiment de 'quelque chose qui nous devions faire'. Nous étions très complémentaires. C'est d'ailleurs alors que j'ai compris toute l'importance de la diversité. Si vous êtes un loup solitaire, un génie sur sa planète, vous n'arriverez jamais à faire de votre entreprise un succès, à moins que ce génie accepte que d'autres participent au projet. Cet esprit participatif est très ancré en moi et dans toute l'entreprise. Cela va parfois lentement et peut être critiqué, mais c'est bien plus solide. Et cela fonctionne bien mieux à long terme. Comment avez-vous évolué de 3 personnes dans un café à une grande entreprise ? FRANçOISE CHOMBAR : Nous sommes très rapidement passés à 10 personnes. Vers la fin des années 1990, nous étions environ 150. Ce fut le point d'inflexion dans la mesure où nous ne rachetons pas beaucoup d'entreprises, mais en 1999, nous avons repris une entreprise allemande qui employait autant de personnes que nous. Cela nous a donné du fil à retordre. A l'époque, j'ai sous-estimé l'opération, mais elle m'a permis d'en apprendre beaucoup. Entre-temps, nous sommes 1.400 personnes. Croître chaque année est une bonne chose, mais qui implique aussi des défis en termes d'adhésion des personnes que nous engageons à notre culture. Cette période se révèle d'ailleurs cruciale. Ce n'est pas simple, nous y travaillons en permanence afin de nous améliorer. Vous êtes désormais CEO, mais vous avez commencé comme assistante commerciale. Avez-vous éprouvé des difficultés à changer à chaque fois de fonction ? FRANçOISE CHOMBAR : J'ai grandi avec l'entreprise et chaque fonction m'a apporté quelque chose. Même comme CEO, il faut aujourd'hui s'adapter et repenser régulièrement sa fonction en la remettant en question. C'est indispensable dans une société en croissance. Ma manière de travailler est différente aujourd'hui par rapport à voici 10 ans, même 3 ans. Mais cela m'a toujours plu. Y a-t-il également eu des fonctions que vous n'avez pas appréciées ? FRANçOISE CHOMBAR : Certes, il y a eu des moments plus difficiles. Mais chaque fonction est enrichissante, mais le moment qui m'a le plus déplu est lorsque j'ai dû faire un pas de côté pour devenir responsable des achats d'une autre entreprise du groupe. Je n'ai vraiment pas apprécié. A un certain moment, j'ai dû choisir et j'ai résolument opté pour Melexis. J'ai alors été nommée COO couvrant la production et les opérations. C'est ce que j'apprécie vraiment : fabriquer des produits qui peuvent se vendre. Tout va bien pour Melexis, mais aussi pour vous. Vous venez de recevoir le Global Prize for Women Entrepreneurs et maintenant ICT Personality of the Year de Data News. Ces prix exercent-ils une pression supplémentaire ? FRANçOISE cHOMBAR : Non, dans la mesure où je ne les considère pas comme un prix personnel, mais comme le résultat d'un travail d'équipe sur plusieurs années. Je ne suis que le visage de Melexis. Je n'aurais pas pu réussir seule et il s'agit donc d'un prix qui récompense les collaborateurs de Melexis. C'est une bonne chose pour l'entreprise que de faire l'actualité. Mais je reste les deux pieds sur terre. Comme chaque collaborateur de l'entreprise. Voulez-vous jouer un rôle de modèle ? Pour les femmes entrepreneurs par exemple ? FRANçOISE CHOMBAR : Si cela peut contribuer, avec plaisir. Parce que nous avons besoin de diversité. Il faudra encore du temps avant de combler le fossé des genres, alors que le monde en a besoin pour devenir meilleur. La diversité est nécessaire sous toutes ses formes pour avoir de meilleurs produits, de meilleurs services, un monde meilleur. Dès lors, si je peux contribuer grâce aux prix que je remporte, à inspirer des jeunes et moins jeunes à entreprendre, ce sera la cerise sur le gâteau. Vous êtes présidente de la plate-forme STEM qui conseille le gouvernement flamand en matière d'enseignement. Expliquez-nous ? FRANçOISE CHOMBAR : Cela fait 2 ans que je suis présidente, une fonction que j'ai reprise de Martine Tempels [Telenet Business, Coderdojo, NDLR]. Elle me l'avait demandé. Dans un premier temps, j'ai hésité car je pensais que discuter avec des fonctionnaires et des politiciens ne ferait pas avancer les choses. Jusqu'à ce que mes amis me disent : "Si tu ne le fais pas, qui d'autre ? Si tout le monde réagit ainsi, rien ne changera jamais." J'ai donc décidé d'essayer. Et j'ai un vice-président formidable en Guy Tegenbos, et de fantastiques membres de la plate-forme qui mettent en avant leurs atouts. Si je fais le bilan, force est de constater que cela fut très utile. Je constate beaucoup de volonté politique dans l'ensemble, mais que les choses avancent difficilement. Davantage de STEM est pourtant d'une importance inestimable pour les jeunes, notre économie et au final la société. Notre mission n'est d'ailleurs pas terminée aussi longtemps que les chiffres d'inscription et de désinscription ne s'améliorent pas. Certes, les résultats s'améliorent dans le secondaire et le supérieur, mais ils reculent dans le technique et le professionnel. C'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, car on a besoin du technique et du professionnel. Si vous n'avez que des ingénieurs et pas de techniciens dans une équipe pour imaginer une solution, cela ne fonctionne pas. La situation nous inquiète donc et nous regardons comment nous pourrions inverser la tendance. Nous sommes en contact étroit avec de nombreux établissements techniques et professionnels et constatons que les enseignants comprennent que le monde de demain sera plus technique et que le stéréotype du technicien avec les mains dans le cambouis est dépassé. Mais vu le faible nombre de diplômés, nos entreprises sont pénalisées. Et l'économie également. Par ailleurs, nous sommes inquiets d'une autre inégalité : trop peu de filles et trop peu d'apport de jeunes en difficultés socio-économiques. Alors qu'il s'agit de deux viviers où les entreprises pourraient puiser. Cette diversité est nécessaire pour stimuler la créativité et l'innovation. Tant que la tendance ne s'inversera pas, nous resterons déterminés. Vous êtes-vous déjà personnellement impliquée dans WannaWork ? Quel a été votre apport ? FRANçOISE CHOMBAR : Il s'agit là d'une idée formidable de Sihame [El Kaoukibi, NDLR] qui avait déjà lancé à l'époque 'Let's go Urban'. Elle avait constaté que de nombreux jeunes ne trouvaient pas de travail, tandis que certaines entreprises peinaient à recruter. Elle a donc imaginé un matching entre l'offre et la demande. Elle a contacté des entreprises qui voulaient davantage de diversité et des jeunes qui étaient désemparés pour les encadrer à trouver de l'emploi. Qu'en est-il de la diversité au sein de Melexis ? FRANçOISE CHOMBAR : Elle est bonne ( rire). Nous sommes dans 14 pays et comptons plus de 45 nationalités. Chez nous, chacun peut être lui-même. Ils peuvent porter ce qu'ils veulent, que ce soient des scandales, des jeans, des boucles d'oreille ou des tatouages. Nous avons ainsi des femmes qui portent le voile ou pas, peu importe. La diversité culturelle est une bonne chose, l'important étant d'avoir du respect l'un pour l'autre. En termes de diversité des genres, le tableau est nuancé : nous sommes une société d'ingénieurs. Comme je l'ai souligné, l'apport d'étudiants de l'enseignement reste largement masculin. Mais notre comité de direction compte 3 femmes et 2 hommes. Et notre comité exécutif 4 femmes et 6 hommes. Soit au total une parité parfaite dans les niveaux supérieurs. Si l'on regarde l'ensemble de la communauté, on compte un peu plus de 30 % de femmes. Ce n'est pas encore la situation idéale de 50/50 que j'ambitionne. Mais il ne s'agit pas là d'un réel problème. On constate que les choses s'améliorent. Voici 10 ans, on ne comptait que 25 % de femmes. Cette proportion augmente donc et les femmes ont autant de chances que les hommes, et les saisissent d'ailleurs. Ainsi, nos 'team leads' sont souvent des femmes. Ce qu'il faut encore améliorer, c'est le côté ingénieur. Plus de la moitié de notre personnel est des ingénieurs ou des profils techniques, dont 12 % seulement sont des femmes. Ce n'est pas que nous le voulions, c'est que le vivier est trop réduit. Voilà 30 ans que vous êtes active. Avez-vous toujours le feu sacré ? FRANçOISE CHOMBAR : Chaque jour à nouveau, et chaque jour davantage. Mais j'y trouve encore du plaisir. Notre programme est encore très chargé, nous avons encore beaucoup à atteindre, des choses que nous voudrions améliorer. Je ne risque donc pas de m'ennuyer de sitôt.