A l'université de Georgetown, Zuckerberg a donné sa vision sur la façon dont, d'après lui, la liberté d'expression doit être pondérée vis-à-vis du retrait des messages haineux du web. Lors de son discours qui dura 35 minutes, dans lequel il puisa largement dans l'histoire américaine - de Frederick Douglass et Martin Luther King jusqu'à la guerre du Vietnam et au Premier Amendement de la constitution des Etats-Unis - le directeur de Facebook défendit une large interprétation de la liberté d'expression.

"La plupart des gens rejettent le principe qu'il faut pouvoir dire des choses qui déplaisent à d'autres, mais aussi qu'on ne peut pas dire des choses susceptibles de mettre d'autres en danger", a affirmé Zuckerberg. Ce qui l'amena à la question suivante: quand met-on précisément quelqu'un en danger en s'exprimant et où la frontière se situe-t-elle? Cette question n'est évidemment pas neuve - John Stuart Mill y avait il y 160 ans déjà donné une réponse assez pertinente. Mais ce qui est par contre (relativement) nouveau dans ce débat, c'est internet et le fait que "nombre d'arguments à propos de ce qu'on peut dire en ligne, sont liés aux nouvelles propriétés du web même", selon Zuckerberg.

Artisan équilibriste

Il se mit donc à opposer les effets positifs et négatifs inhérents à internet (et à sa plate-forme en particulier). Une plate-forme telle Facebook a donné une voix à beaucoup de gens, s'est-il vanté. Beaucoup d'idées se sont ainsi répandues nettement plus vite, mais il en est à l'inverse de même pour la désinformation qui peut devenir virale. Autrement dit, des gens peuvent se réunir dans des groupes, qui n'auraient jamais pu voir le jour précédemment, mais ces nouveaux groupes peuvent aussi contribuer à la polarisation. Enfin, internet permet aux gens de partager des choses, qu'ils devaient avant garder pour eux. Cela a aussi un effet tant positif que négatif: on peut non seulement être témoin d'une fête de famille organisée à l'autre bout du monde, mais aussi d'actes violents non filtrés. En témoigne l'histoire du tueur qui, en mars en Nouvelle Zélande, a mis sur Facebook une vidéo en direct de son carnage.

Zuckerberg s'est présenté en l'occurrence comme un artisan équilibriste qui tente de concilier deux responsabilités: d'une part supprimer le plus rapidement et efficacement possible tout contenu dangereux de sa plate-forme et d'autre part maintenir une définition aussi large que possible de la liberté d'expression.

Les messages haineux ne rentrent pas dans cette définition, a prétendu le CEO de Facebook: "Si vous dites que tous les immigrants sont de la vermine ou que tous les musulmans sont des terroristes, d'autres peuvent avoir le sentiment qu'ils doivent s'en prendre à ces groupes. Donc nous ne l'autorisons pas."

S'il est spécifiquement question de canulars ('hoaxes') ou de messages scientifiquement erronés, il s'agit pour Zuckerberg de se focaliser sur "l'approche d'une désinformation capable de provoquer des dommages corporels". Comprenez: Facebook sera plus rigoureuse à l'égard de messages anti-vaccination que vis-à-vis de quelqu'un qui défend la thèse selon laquelle la Terre est plate, car cette dernière ne nuit pas directement à la santé de quelqu'un.

Influence politique

Mais le plus important pour Facebook reste la détection de faux comptes. "La focalisation sur l'authenticité et la vérification des comptes constitue une solution nettement meilleure qu'une définition toujours plus poussée des messages potentiellement nuisibles", a encore ajouté Zuckerberg. Facebook a dès lors un problème avec les comptes factices liés à l'ingérence russe en préliminaire aux élections présidentielles américaines de 2016.

A présent que la campagne des élections présidentielles de 2020 est sur le point de débuter, Zuckerberg a aussi abordé sa stratégie en matière d'annonces politiques: "Vu leur caractère sensible ambiant, j'ai envisagé de les bannir toutes." La controverse en la matière est plus importante que le profit professionnel que son entreprise en retire, selon lui. "Mais la publicité politique est aussi une façon importante de pouvoir faire entendre sa voix, surtout pour les candidats locaux, ceux qui se lancent pour la première fois dans l'arène et les groupes d'intérêt qui, autrement, ne reçoivent guère d'attention. Le bannissement des publicités politiques avantagerait les politiciens en place, qui sont déjà largement présents dans les médias."

Le CEO de Facebook refuse de contrôler la véracité des annonces politiques - elles apparaîtront donc sur sa plate-forme, même si on y trouve des mensonges. "Les gens doivent pouvoir eux-mêmes juger les dires des politiciens. S'il y a quelque chose d'inédit, nous ne le retirerons pas. Je sais que pas mal de gens n'approuvent pas, mais je pense qu'il n'est pas correct dans une démocratie qu'une entreprise privée censure des politiciens ou des faits d'actualité."

Hong Kong

Toute cette histoire à propos de la façon dont Zuckerberg lutte contre la délimitation de la liberté d'expression et de toutes les nuances qui viennent s'y imbriquer, était surtout placée sous le signe de la mise au point qu'il voulait réellement faire. Après avoir discouru pendant 27 minutes, il indiqua clairement où il voulait en venir: "Nous ne sommes peut-être pas tous d'accord sur la limite exacte qu'il faut fixer pour toutes ces questions, mais nous pouvons au moins en débattre ici." Ce qui revient à dire: il en va tout autrement en Chine, où les autorités fixent elles-mêmes la frontière.

Zuckerberg, qui est marié avec l'Américano-Chinoise Priscilla Chan et qui a commencé à étudier le chinois il y a dix ans, avait en 2014 lancé une offensive de charme sur la Chine. Il est rentré déçu de son voyage: "Je voulais introduire nos services en Chine, parce que je souhaitais relier le monde entier et parce que je croyais que nous pouvions aider à y créer une société ouverte. J'ai travaillé dur pour y arriver, mais nous n'avons pas pu trouver d'accord. On ne nous a pas laissé entrer."

"La Chine crée son propre internet orienté vers des valeurs très différentes et elle exporte à présent sa vision d'internet vers d'autres pays. Jusqu'il y a peu, l'internet était défini dans quasiment chaque pays en dehors de la Chine par des plates-formes américaines accentuant nettement la liberté d'expression. Il n'y a aucune garantie que ces valeurs l'emportent. Il y a dix ans, quasiment toutes les grandes plates-formes internet étaient américaines, alors qu'aujourd'hui, six du top dix sont chinoises", a-t-il précisé.

Est-ce l'internet que nous voulons?

On commence à en voir les effets aujourd'hui, selon Zuckerberg. Et de se référer à la plate-forme vidéo TikTok, "l'appli chinoise où toute mention des protestations à Hong Kong est censurée, y compris aux Etats-Unis". "Est-ce là I'internet que nous voulons?" Et de placer ensuite son concurrent en contraste avec son propre service de messagerie WhatsApp "qui, grâce à son puissant cryptage et à sa protection de la confidentialité, est utilisé partout par les manifestants."

Zuckerberg joue donc les cartes de la 'liberté d'expression' et de la 'confidentialité' surtout pour avantager sa plate-forme sur le marché face aux concurrentes chinoises à la croissance rapide. C'est ainsi qu'il a annoncé que Facebook créera un 'comité de contrôle indépendant'. Sa direction se composera de personnes ayant diverses opinions et antécédents, mais qui accordent toutes de l'importance à la liberté d'expression. Selon Zuckerberg, ce comité aura le pouvoir de prendre des décisions contraignantes à propos de quel contenu sera prioritaire sur la plate-forme. "Des décisions que je ne pourrai moi-même pas modifier", a conclu le CEO de Facebook.