Commençons par les atouts du Libra. Dès le départ, pas mal de noms ronflants se sont regroupés pour fonder la Libra Association. Visa et Mastercard, PayPal, Uber, Ebay, Spotify, Vodafone et bien d'autres. La monnaie se caractérisera aussi assurément par sa valeur, puisqu'elle sera associée à d'importantes espèces internationales, afin d'éviter les fluctuations.

Quiconque souhaitera exploiter un noeud sur le réseau Libra, devra en outre verser dix millions de dollars. Cet argent devrait servir de matelas pour maintenir la stabilité de la monnaie. Le genre de chose capable d'éviter un parcours de type montagnes russes tel celui, disons, du bitcoin, et destiné à générer une certaine confiance.

Les atouts s'arrêtent là en ce qui me concerne car il y a un acteur - le fondateur qui plus est - qui m'enlève toute confiance dans le Libra: Facebook.

Le Libra est-il une monnaie virtuelle de Facebook? Non. C'est une espèce virtuelle d'un consortium fondé par Facebook, mais où elle est une entreprise parmi d'autres autour de la table. A-t-elle tout à dire? Non. A-t-elle beaucoup à dire? Oui.

Je suis prêt à donner le bénéfice du doute à quasiment chaque jeune entreprise 'fintech' aléatoire. Mais Facebook est bien le dernier acteur dans ce monde numérique en qui on peut avoir confiance. Sur le plan de la sécurité, du respect de la vie privée et des promesses envers les utilisateurs, cette entreprise a un passé qui l'apparente nettement plus à une menteuse pathologique qu'à une institution financière. Fin de l'année dernière, nous avions ainsi établi une liste des principaux scandales que nous a valus Facebook en 2018. Et si nous remontions jusqu'en 2005, il nous faudrait parler quatre heures durant sans interruption à ce sujet.

Vous voulez quelques exemples?

1/ Facebook déclare que les utilisateurs sont autorisés à décliner plus d'une identité et ne sont donc pas liés à leur véritable identité. Tel était le cas dans les premières années de Facebook. Jusqu'à ce que l'entreprise gagne en... maturité et veuille connaître le nom de tout un chacun.

2/ En dehors de cas limités, Calibra, la filiale de Facebook qui proposera un portefeuille virtuel sur base du Libra, ne partagera aucune information de compte ou de données financières ni avec Facebook ni avec un acteur tiers sans autorisation. Bien, bien. Cela rappelle l'époque où Facebook, lors du rachat de Whatsapp en 2014, promettait que Whatsapp ne partagerait aucune donnée avec Facebook. Jusqu'à ce qu'elle le fasse quand même en 2016.

3/ Citons encore le cas où l'entreprise vous demanda votre numéro de téléphone pour rendre possible l'authentification à deux facteurs. Ces données n'allaient être utilisées qu'à des fins de sécurité. Or, quelques mois plus tard, ces numéros de téléphone pouvaient être simplement recherchés via Facebook. Ce que l'entreprise promet aujourd'hui, peut donc être entièrement chamboulé dans l'année qui suit.

Petite consolation: le livre blanc sur le Libra révèle explicitement que Facebook jouera certes un rôle dominant, mais qui redeviendra à terme l'égal de celui des autres acteurs. Il n'y a cependant aucune raison de ne pas craindre que Facebook abuse encore de sa position, si cela lui joue en sa faveur.

Il y a encore d'autres réserves à formuler à l'égard du Libra. C'est ainsi qu'une partie du consortium est constituée d'entreprises américaines. Cela ne représente-t-il pas un inconvénient concurrentiel pour les banques ou les jeunes entreprises 'fintech' européennes? Que se passerait-il si Donald Trump bloquait demain le Libra ou certains services de Calibra? Comme il le ferait des téléphones Huawei?

Ou plus en phase encore avec la mentalité Facebook: qu'en sera-t-il, si quelqu'un veut avec sa monnaie Libra payer des choses qui ne cadrent pas avec l'image internationale de Facebook? Montrer un peu de nudité choque déjà Mark Zuckerberg. Va-t-il accepter qu'avec mes Libras durement gagnés, je veuille passer une soirée dans un bar à strip-tease?

Enfin, il y a encore les idées reçues. Une partie du livre blanc sur le Libra évoque par exemple de permettre aux gens d'accéder à des services financiers ouverts et à moindre coût. Que voilà un noble but, mais peu crédible au vu du passé de Facebook. De plus, il existe déjà d'autres services de micro-paiement de ce genre, tels M-Pesa au Kenya notamment. Le monde n'attend pas que Zuckerberg lui tende un moyen de paiement.

Ne me comprenez pas mal: je suis pour l'innovation. Le fait qu'en Belgique, nous connaissions depuis peu seulement les virements instantanés, les scandales qui se sont manifestés après la crise bancaire et l'attitude complètement dépassée que la plupart des banques appliquent encore, tout cela représente également pour moi un sacré caillou dans ma chaussure. Il n'empêche que je leur fais encore et toujours davantage confiance qu'à Facebook. Les banques adoptent un comportement plus attentiste. Ce n'est que si la technologie atteint son objectif qu'elles innovent lentement. De son côté, Facebook applique encore et toujours l'idéologie 'go fast and break things'. Or notre confidentialité est déjà rompue. Ne permettons pas que l'on fasse de même avec notre moyen de paiement!