L'agriculteur Randy Beckerage se tient devant sa porte à Inland Empire, une communauté à l'est de Los Angeles, lorsqu'il nous parle, l'air déprimé, du chantier tout proche. Une prairie où paissaient autrefois des vaches, pourrait se transformer sous peu en un centre de distribution d'Amazon. D'une superficie de pas moins de 380.000 mètres carrés et d'une hauteur de cinq étages, ce serait au niveau mondial le plus grand entrepôt du géant de l'e-commerce.

Des organisations d'employeurs, syndicats locaux et fonctionnaires insistent sur le fait que ce genre de site génère de nombreux emplois et le bien-être économique. Mais les esprits critiques comme Beckerage s'opposent à cette prolifération d'entrepôts, ainsi qu'à la pollution et au trafic qu'ils provoquent.

'Je n'ai pas la moindre idée de la façon de stopper ce bulldozer', déclare Beckerage en soupirant. Il a mené campagne contre la construction de l'entrepôt. En lieu et place, il aurait préféré voir la parcelle se transformer en une aire de culture respectueuse du climat. 'C'est une terre agricole de tout premier plan. Nous ne pouvons permettre qu'on la bétonne. Il y va de notre devoir moral d'empêcher cela.'

Amazon n'a pas souhaité réagir. Dans un rapport de 2021, l'entreprise insistait sur le fait qu'elle allait créer 40.000 emplois dans la région avec le nouvel entrepôt.

Quatre colis sur dix transitent par votre arrière-cour

De tous les biens à la consommation qui sont distribués aux Etats-Unis, 40 pour cent transitent par la région. Les produits aboutissent dans les ports de Long Beach et de Los Angeles avant de gagner les entrepôts par l'autoroute ou le rail. Et de là, ils sont distribués à travers tout le pays.

A présent que l'e-commerce connaît une énorme croissance, le nombre d'entrepôts augmente aussi. Jusqu'en 2012, Amazon ne possédait pas un seul dépôt à Inland Empire. A présent, elle en dispose de treize dans la région. Voilà ce qui ressort des données collectées par l'ONG Consumer Reports. Amazon n'y est pas la seule active, puisque Walmart, Target et Costco - de grandes entreprises se livrant aussi à l'e-commerce - organisent également leur logistique à partir de là.

Des chercheurs environnementaux ont répertorié plus de quatre mille entrepôts dans les zones Inland Empire counties ou San Bernandino et Riverside County. Il en résulte que le sud de la Californie doit quotidiennement faire face à plus d'un million de déplacements de camions, comme il ressort des données du consultant Radical Research et de Susan Philips, professeure d'analyse environnementale au collège Pitzer.

'Ma maison tremble sur ses bases'

L'association américaine Long considère San Bernandino et Riverside County comme les deux régions les plus souillées du pays sur le plan de la détérioration de l'ozone. Nombre d'habitants craignent qu'autoriser un charroi encore plus important dans leur région engendre de graves conséquences.

'A cause du passage des nombreux poids lourds, ma maison tremble sur ses bases', témoigne Nora García. 'Ma propre santé est actuellement menacée.' García est membre du conseil communal de Pomona. L'administration locale a mis fin au nombre de dépôts construits dans les limites de la ville.

Le chantier où le plus vaste entrepôt d'Amazon sera érigé à proximité de l'habitation du fermier Randy Beckerage, générera quotidiennement le passage de pas moins de 3.520 camions. C'est ce qui ressort d'un document que l'entreprise a dû remettre en accompagnement du rapport environnemental des plans.

'Déséquilibre'

Les activistes font état du nombre de débats organisés à propos de la quantité croissante de centres de distribution dans la zone. "Des membres de notre communauté sont quotidiennement en contact avec nous, car ils craignent que des entreprises veuillent introduire une nouvelle demande de permis de bâtir", explique Ana Gonzalez. Elle est directrice exécutive du Center for Community Action and Environmental Justice (CCAEJ), une organisation qui milite contre la construction d'entrepôts. 'Notre communauté devient progressivement totalement déséquilibrée.'

Mais les organisations qui se réjouissent de l'arrivée de nouveaux dépôts à Inland Empire, insistent sur le nombre d'emplois que cela va créer, ainsi que sur le bien-être général. 'Les deux visions devraient pouvoir co-exister', explique Paul Granillo, qui dirige l'Inland Empire Economic Partnership, une organisation d'employeurs qui chapeaute de nombreuses firmes logistiques.

"Si les communautés veulent changer les projets prévus", déclare Granillo, "elles peuvent en principe le faire." Et d'insister sur le fait que les plans de construction sont supportés par des acteurs locaux, comme des syndicats qui saluent l'arrivée de postes de travail supplémentaires dans le secteur de la construction.

Getty Images
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En tant que CEO de Pacific Mountain Logistics, BJ Patterson gère l'un des entrepôts situés à San Bernardino: "En ma qualité de gestionnaire, je fais tout ce que je peux pour être un bon voisin et un bon économe." Patterson reconnaît cependant que les communautés sont à juste titre sur leurs gardes face aux projets de construction dans l'environnement direct de leur lieu de résidence et de leurs écoles.

Mais il ajoute aussitôt que ces mêmes communautés doivent aussi craindre les autres développements trop proches de chez elles.

Une école primaire ciblée

L'ONG CCAEJ agit comme un contrôleur vis-à-vis des demandes de permis de bâtir dans neuf communes d'Inland Empire. L'une des tactiques qu'elle applique, est de tenter de ralentir les projets et de forcer des modifications qui correspondent mieux aux desiderata des voisins et qui impactent moins le milieu de vie.

Même s'il y a déjà eu une dizaine de tentatives, l'ONG n'est jamais parvenue à faire complètement capoter un projet de construction. Elle a cependant réussi à imposer un certain nombre de mesures écologiques, comme celle de planter des arbres autour de ce genre d'entrepôt.

En juillet, des habitants de la commune de Bloomington à San Bernardino se sont réunis. Ils espéraient que le gouvernement pourrait intervenir dans un accord de construction récemment annoncé. De cet accord, il apparaît en effet que la région voulait vendre un terrain comprenant une école primaire, afin d'étendre un centre de distribution. Dans le plan de construction, tel qu'il existe à présent, l'école serait déplacée de quelques rues. Pour ce transfert, la direction de l'école recevrait 45 millions de dollars.

L'école en question est déjà entourée par des dépôts. Sa direction craint que la pollution de l'air ambiant n'augmente tellement que cela devienne trop toxique pour les enfants dans les trente années à venir.

Le fonctionnaire Kareem Gongora déclare que ce plan de construction n'est pas le seul du genre: rien que dans la région de San Bernardino, il y en a des dizaines en attente. 'C'est peine perdue que de s'y opposer', prétend-il. Les autorités prévoient à l'avenir de n'autoriser que des camions électriques et de moderniser l'infrastructure. "Cela pourrait réduire l'impact des plans de construction", dit Gongora pour calmer le jeu. "Mais ce seront encore et toujours les personnes les plus vulnérables qui seront les plus impactées."

Le temps est-il venu de bannir les dépôts?

Ces dernières années, une dizaine de villes dans la région ont publié un moratorium à propos des plans de construction de centres de distribution. Tel est le cas de Jurupa Valley, une ville en Inland Empire, où 139 dépôts ont déjà été érigés. Actuellement, la ville prépare une ordonnance en vue de bannir de la région de nouveaux plans de construction nécessitant le passage de nombreux poids lourds.

Dans l'ensemble de l'état de Californie, une loi s'applique depuis le mois de juillet, qui contraint les propriétaires de grands dépôts à respecter une distance de 305 mètres entre le centre de distribution et les maisons, écoles, crèches, hôpitaux et autres lieux où vivent des gens vulnérables à la pollution de l'air. Actuellement, 640 écoles dans l'état se situent à une distance de moins de 600 mètres d'un dépôt, comme il ressort d'un rapport de l'organisation environnementale Earth Justice paru en 2021.

Mais Acquanetta Warren, la bourgmestre de la ville de Fontana, ne trouve pas que ce soit une bonne idée que de bannir les dépôts. 'Dans ma ville, on peut encore et toujours vivre, jouer et travailler', déclare-t-elle en faisant référence à un rapport d'où il apparaît que la qualité de l'air à Fontana n'empire pas, au contraire. 'Les gens ont besoin de travailler et veulent pouvoir s'acheter des choses. Sur ce point, les activistes environnementaux ne peuvent rien entreprendre.'

Randy Beckerage déclare pour sa part que bétonner des terres arables, c'est passer à côté d'une amélioration de la santé des riverains et de la création d'une plus vaste infrastructure verte. Le fermier espère donc que sa ville défendra de récents plans accordant la priorité à l'agriculture plutôt qu'à la construction d'un entrepôt: 'Car si nous délaissons ainsi réellement cette parcelle, nous aurons laissé passer une grande opportunité.'

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Cet article est précédemment paru chez IPS-partnerThomson Reuters News Foundation

L'agriculteur Randy Beckerage se tient devant sa porte à Inland Empire, une communauté à l'est de Los Angeles, lorsqu'il nous parle, l'air déprimé, du chantier tout proche. Une prairie où paissaient autrefois des vaches, pourrait se transformer sous peu en un centre de distribution d'Amazon. D'une superficie de pas moins de 380.000 mètres carrés et d'une hauteur de cinq étages, ce serait au niveau mondial le plus grand entrepôt du géant de l'e-commerce.Des organisations d'employeurs, syndicats locaux et fonctionnaires insistent sur le fait que ce genre de site génère de nombreux emplois et le bien-être économique. Mais les esprits critiques comme Beckerage s'opposent à cette prolifération d'entrepôts, ainsi qu'à la pollution et au trafic qu'ils provoquent.'Je n'ai pas la moindre idée de la façon de stopper ce bulldozer', déclare Beckerage en soupirant. Il a mené campagne contre la construction de l'entrepôt. En lieu et place, il aurait préféré voir la parcelle se transformer en une aire de culture respectueuse du climat. 'C'est une terre agricole de tout premier plan. Nous ne pouvons permettre qu'on la bétonne. Il y va de notre devoir moral d'empêcher cela.'Amazon n'a pas souhaité réagir. Dans un rapport de 2021, l'entreprise insistait sur le fait qu'elle allait créer 40.000 emplois dans la région avec le nouvel entrepôt.De tous les biens à la consommation qui sont distribués aux Etats-Unis, 40 pour cent transitent par la région. Les produits aboutissent dans les ports de Long Beach et de Los Angeles avant de gagner les entrepôts par l'autoroute ou le rail. Et de là, ils sont distribués à travers tout le pays.A présent que l'e-commerce connaît une énorme croissance, le nombre d'entrepôts augmente aussi. Jusqu'en 2012, Amazon ne possédait pas un seul dépôt à Inland Empire. A présent, elle en dispose de treize dans la région. Voilà ce qui ressort des données collectées par l'ONG Consumer Reports. Amazon n'y est pas la seule active, puisque Walmart, Target et Costco - de grandes entreprises se livrant aussi à l'e-commerce - organisent également leur logistique à partir de là.Des chercheurs environnementaux ont répertorié plus de quatre mille entrepôts dans les zones Inland Empire counties ou San Bernandino et Riverside County. Il en résulte que le sud de la Californie doit quotidiennement faire face à plus d'un million de déplacements de camions, comme il ressort des données du consultant Radical Research et de Susan Philips, professeure d'analyse environnementale au collège Pitzer.L'association américaine Long considère San Bernandino et Riverside County comme les deux régions les plus souillées du pays sur le plan de la détérioration de l'ozone. Nombre d'habitants craignent qu'autoriser un charroi encore plus important dans leur région engendre de graves conséquences.'A cause du passage des nombreux poids lourds, ma maison tremble sur ses bases', témoigne Nora García. 'Ma propre santé est actuellement menacée.' García est membre du conseil communal de Pomona. L'administration locale a mis fin au nombre de dépôts construits dans les limites de la ville.Le chantier où le plus vaste entrepôt d'Amazon sera érigé à proximité de l'habitation du fermier Randy Beckerage, générera quotidiennement le passage de pas moins de 3.520 camions. C'est ce qui ressort d'un document que l'entreprise a dû remettre en accompagnement du rapport environnemental des plans.Les activistes font état du nombre de débats organisés à propos de la quantité croissante de centres de distribution dans la zone. "Des membres de notre communauté sont quotidiennement en contact avec nous, car ils craignent que des entreprises veuillent introduire une nouvelle demande de permis de bâtir", explique Ana Gonzalez. Elle est directrice exécutive du Center for Community Action and Environmental Justice (CCAEJ), une organisation qui milite contre la construction d'entrepôts. 'Notre communauté devient progressivement totalement déséquilibrée.'Mais les organisations qui se réjouissent de l'arrivée de nouveaux dépôts à Inland Empire, insistent sur le nombre d'emplois que cela va créer, ainsi que sur le bien-être général. 'Les deux visions devraient pouvoir co-exister', explique Paul Granillo, qui dirige l'Inland Empire Economic Partnership, une organisation d'employeurs qui chapeaute de nombreuses firmes logistiques."Si les communautés veulent changer les projets prévus", déclare Granillo, "elles peuvent en principe le faire." Et d'insister sur le fait que les plans de construction sont supportés par des acteurs locaux, comme des syndicats qui saluent l'arrivée de postes de travail supplémentaires dans le secteur de la construction.En tant que CEO de Pacific Mountain Logistics, BJ Patterson gère l'un des entrepôts situés à San Bernardino: "En ma qualité de gestionnaire, je fais tout ce que je peux pour être un bon voisin et un bon économe." Patterson reconnaît cependant que les communautés sont à juste titre sur leurs gardes face aux projets de construction dans l'environnement direct de leur lieu de résidence et de leurs écoles.Mais il ajoute aussitôt que ces mêmes communautés doivent aussi craindre les autres développements trop proches de chez elles.L'ONG CCAEJ agit comme un contrôleur vis-à-vis des demandes de permis de bâtir dans neuf communes d'Inland Empire. L'une des tactiques qu'elle applique, est de tenter de ralentir les projets et de forcer des modifications qui correspondent mieux aux desiderata des voisins et qui impactent moins le milieu de vie.Même s'il y a déjà eu une dizaine de tentatives, l'ONG n'est jamais parvenue à faire complètement capoter un projet de construction. Elle a cependant réussi à imposer un certain nombre de mesures écologiques, comme celle de planter des arbres autour de ce genre d'entrepôt.En juillet, des habitants de la commune de Bloomington à San Bernardino se sont réunis. Ils espéraient que le gouvernement pourrait intervenir dans un accord de construction récemment annoncé. De cet accord, il apparaît en effet que la région voulait vendre un terrain comprenant une école primaire, afin d'étendre un centre de distribution. Dans le plan de construction, tel qu'il existe à présent, l'école serait déplacée de quelques rues. Pour ce transfert, la direction de l'école recevrait 45 millions de dollars.L'école en question est déjà entourée par des dépôts. Sa direction craint que la pollution de l'air ambiant n'augmente tellement que cela devienne trop toxique pour les enfants dans les trente années à venir.Le fonctionnaire Kareem Gongora déclare que ce plan de construction n'est pas le seul du genre: rien que dans la région de San Bernardino, il y en a des dizaines en attente. 'C'est peine perdue que de s'y opposer', prétend-il. Les autorités prévoient à l'avenir de n'autoriser que des camions électriques et de moderniser l'infrastructure. "Cela pourrait réduire l'impact des plans de construction", dit Gongora pour calmer le jeu. "Mais ce seront encore et toujours les personnes les plus vulnérables qui seront les plus impactées."Ces dernières années, une dizaine de villes dans la région ont publié un moratorium à propos des plans de construction de centres de distribution. Tel est le cas de Jurupa Valley, une ville en Inland Empire, où 139 dépôts ont déjà été érigés. Actuellement, la ville prépare une ordonnance en vue de bannir de la région de nouveaux plans de construction nécessitant le passage de nombreux poids lourds.Dans l'ensemble de l'état de Californie, une loi s'applique depuis le mois de juillet, qui contraint les propriétaires de grands dépôts à respecter une distance de 305 mètres entre le centre de distribution et les maisons, écoles, crèches, hôpitaux et autres lieux où vivent des gens vulnérables à la pollution de l'air. Actuellement, 640 écoles dans l'état se situent à une distance de moins de 600 mètres d'un dépôt, comme il ressort d'un rapport de l'organisation environnementale Earth Justice paru en 2021.Mais Acquanetta Warren, la bourgmestre de la ville de Fontana, ne trouve pas que ce soit une bonne idée que de bannir les dépôts. 'Dans ma ville, on peut encore et toujours vivre, jouer et travailler', déclare-t-elle en faisant référence à un rapport d'où il apparaît que la qualité de l'air à Fontana n'empire pas, au contraire. 'Les gens ont besoin de travailler et veulent pouvoir s'acheter des choses. Sur ce point, les activistes environnementaux ne peuvent rien entreprendre.'Randy Beckerage déclare pour sa part que bétonner des terres arables, c'est passer à côté d'une amélioration de la santé des riverains et de la création d'une plus vaste infrastructure verte. Le fermier espère donc que sa ville défendra de récents plans accordant la priorité à l'agriculture plutôt qu'à la construction d'un entrepôt: 'Car si nous délaissons ainsi réellement cette parcelle, nous aurons laissé passer une grande opportunité.'- Cet article est précédemment paru chez IPS-partnerThomson Reuters News Foundation