Les ballons étaient déjà prêts, lorsque nous nous sommes rendus chez Cegeka, une semaine avant l'ouverture officielle, même si l'on se dépêchait encore d'installer activement des panneaux à l'arrière-plan. Ce n'est pas un véritable déménagement, selon Stijn Bijnens, CEO de Cegeka, mais une extension: "Le service d'infrastructures demeure à l'Universiteitslaan d'Hasselt, où sont occupés 450 collaborateurs. 300 collaborateurs sont attendus au Corda Campus, qui pourra en accueillir 200 supplémentaires."

Vous en êtes le CEO depuis le début de cette année. Comment cela se passe-t-il?

Stijn Bijnens: Je n'ai pas encore ressenti le moindre regret. En 1995, j'avais fondé Ubizen, qui fut revendue à Verizon en 2007. J'ai travaillé aussi dix ans chez LRM, la société d'investissement limbourgeoise. C'était agréable, mais savez-vous que le Corda Campus par exemple a été construit avec le soutien de LRM. On s'occupe de technologie, mais au sens nettement plus large du terme. Il n'y a pas que de l'IT mais aussi de la biotechnologie, du 'clean tech', etc. Je pensais que ce serait passionnant de revenir davantage vers l'IT, parce que j'estime que nous sommes à la veille d'un important changement dans ce domaine.

De plus, je trouve aussi très plaisant d'avoir de nouveau des clients. En tant qu'investisseur, on parle évidemment avec des entrepreneurs à qui il faut aussi souvent dire non. Et me revoilà à présent avec des clients, qui doivent rester jour et nuit en ligne et en toute sécurité et pour qui il convient de garder le paysage des applications sous contrôle, ce qui est agréable.

Cegeka est une entreprise familiale. Vous avez succédé à André Knaepen, qui l'a dirigée des années durant. Votre approche est-elle différente? Avez-vous eu besoin d'une période d'acclimatation?

Stijn Bijnens: Pas vraiment. Le fait est que je connaissais André depuis dix ans déjà. Lorsque je débutai chez LRM, Cegeka était une entreprise de notre portefeuille. C'est ainsi que j'ai fait mon entrée dans son conseil d'administration en 2008. En l'espace de dix ans, on a pu établir une relation de confiance. C'est différent de quand on arrive par le biais d'un chasseur de têtes. Durant les neuf premiers mois, il n'y a pas eu la moindre discussion entre nous.

Mais est-il encore bien présent?

Stijn Bijnens: Il est 'executive chairman'. La famille Knaepen possède 70 pour cent de l'entreprise. Il est donc évidemment très impliqué dans celle-ci. Il prend cependant ses distances par rapport au volet exploitation et s'occupe surtout d'acquisitions, essentiellement au niveau international.

La relation entre LRM et Cegeka est assez étroite. Vous venez vous-même de LRM, vous voici à présent sur le Corda Campus construit par LRM. Comment assurer une relation équilibrée, tout en gardant une certaine distance?

Stijn Bijnens: LRM dispose de cent entreprises dans son portefeuille, et Cegeka est l'une d'elles. LRM a entre-temps aussi réduit sa participation dans l'entreprise à 4 pour cent, alors qu'elle était de 20 pour cent. Gimv y a fait son entrée pour l'expansion internationale (et y possède aujourd'hui une participation de 23 pour cent, ndlr). Le rôle de LRM dans Cegeka est donc en fait terminé. En réalité, elle n'a plus voix au chapitre dans l'entreprise, alors que tel était le cas auparavant. En outre, Cegeka est locataire sur le Corda Campus, tout comme d'autres firmes. Il y a donc à présent une certaine indépendance. Je pense en outre que Cegeka, c'est plus qu'Hasselt. Nous sommes 4.700, dont 300 seront actifs sur le Corda Campus.

Où voulez-vous mener Cegeka?

Stijn Bijnens: La première chose que j'y ai faite, c'est lancer une stratégie 'public cloud first'. Ces dernières années, Cegeka a fortement investi dans ses centres de données. Il y a beaucoup de centres de données qui ne sont plus 'à la norme' aujourd'hui. Les intégrateurs IT plus modestes, ces centres de données sont un oiseau pour le chat, car le client veut être toujours actif. Or cela devient toujours plus difficile. De même, la cyber-sécurité se complexifie. On a besoin d'une certaine grandeur d'échelle pour maintenir l'activité des centres de données. Nous y avons largement investi, et nos centres de données fonctionnent actuellement comme un nuage privé: ils sont entièrement virtualisés. On peut y prévoir des machines virtuelles ou des containers, tout comme chez Azure ou Google. Pour nos contrats d'externalisation, par lesquels nous simplifions la vie de nos clients, nos développeurs utilisent le nuage privé pour effectuer leur travail, comme un développeur utiliserait AWS quelque part ailleurs. Nous ne le proposons actuellement pas au client final, mais notre personnel, lui, y a bien recours. Nous y avons du reste acquis une certaine expertise.

"Les intégrateurs IT plus modestes sont des oiseaux pour le chat, car le client veut toujours être actif."

L'expression 'public cloud first', que signifie-t-elle donc? Cela ne veut pas dire que nos propres centres de données n'ont pas un bel avenir. Mais pour le nuage public entrent en jeu des dispositions légales à la fois économiques et technologiques, dont la grandeur d'échelle. Plus la grandeur d'échelle est élevée, plus le fonctionnement est efficient et plus on peut investir dans l'automatisation, dans l'industrialisation, etc. Azure et AWS ont cette grandeur d'échelle, qui ne fait que s'amplifier. Donc pour l'automatisation, personne ne pourra encore s'y opposer.

Personne, même les banques, n'ont cette grandeur d'échelle. Si vous voulez être toujours actif et si l'on vous impose toujours plus de règles en matière de sécurité et de reprise après sinistre par exemple, vous ne pouvez plus continuer de gérer vos propres centres de données. Il est alors judicieux pour les clients que vous vous tourniez vers le nuage public.

Vous allez donc mettre tous vos clients dans le nuage public?

Stijn Bijnens: Euh, c'est plus facile à dire qu'à faire, car 90 pour cent du paysage des applications des entreprises belges sont hérités, et la plupart des applications actuellement développées sont déjà héritées, avant d'être utilisées. Chez les clients, qui utilisent une gamme de 100 ou 500 applis, on observe parfois que dix pour cent d'entre elles seulement aboutissent dans le nuage public par 'lift and shift' (soulever et déposer). Et c'est avec cela qu'on est aux prises. Cela devient un travail de longue haleine. La plupart des entreprises belges ont dans le passé souvent développé de piètres logiciels. Cela peut prendre cinq à dix ans le trajet menant à un ensemble d'applications fonctionnant selon les règles de l'art, avec containerisation, micro-services, etc. On ne peut pas comme cela porter toutes ces choses héritées dans le nuage public. Voilà où intervient notre nuage privé.

Là où c'est possible, nous recourons au nuage public et nos centres de données, nous les utilisons pour continuer de faire tourner pas mal de choses héritées, soit nonante pour cent aujourd'hui encore. Le lift & shift est certes facile sur papier et pour le marketing, mais la plupart des entreprises ayant une gamme d'applications existante ont besoin d'un trajet d'une durée de cinq ou dix ans. C'est tout à fait différent d'une startup, qui va procéder à du développement cloud native. Elle est souvent le point de référence pour démontrer combien il est facile de travailler dans le nuage, mais dans la pratique, on sous-estime souvent combien il est malaisé d'y migrer.

De nombreuses entreprises, mais aussi et surtout de banques trouvent important que leurs données restent privées et à tout moins en Europe. Ressentez-vous chez elles une résistance vis-à-vis du nuage public?

Stijn Bijnens: J'observe en effet une résistance et je tente alors toujours de savoir pourquoi. La technologie en soi n'a jamais été une cause. Souvent, on cite des raisons de mise en conformité ('compliance'). Mais on trouve toujours plus de règles en matière de fiabilité et de cyber-sécurité. Les banques à systèmes doivent être toujours opérationnelles et bien sécurisées. Et les entreprises ne peuvent plus non plus se permettre deux heures d'arrêt. Les règles en la matière deviennent toujours plus strictes. Si vous êtes piraté, vous devez par exemple de nouveau être fonctionnel dans les deux heures qui suivent et vous devez donc disposer quelque part d'une copie non infectée de tout votre système. Cela va toujours plus loin. Et aujourd'hui, il y a des régulateurs qui disent que cela ne peut se retrouver dans un nuage public, mais moi, je pense qu'on aura à l'avenir un effet inverse. Que les fournisseurs de nuages publics seront les seuls à pouvoir proposer des services respectant toutes les règles. Que cela coûtera tant pour le faire soi-même que les entreprises adopteront un modèle opex.

"La plupart des applications développées aujourd'hui sont déjà héritées, avant d'être utilisées"

Vous-même, avec quels fournisseurs de nuages privés travaillez-vous? Est-ce principalement Microsoft Azure?

Stijn Bijnens: Nous travaillons avec Microsoft, AWS et dans le secteur de la santé, nous nous tournons souvent vers Google. Notre objectif est de faciliter la vie du client dans un nuage hybride. Ce qui est possible, nous le plaçons dans un nuage public, mais ce qui est hérité et ne convient pas, nous le plaçons dans notre propre centre de données. Et nous vous proposons un tableau de bord et gérons votre infrastructure. Le client peut lui-même opter pour le nuage public, s'il le veut.

Si vous travaillez à un trajet de modernisation en vue d'amener les applications à un niveau qui soit à la pointe actuellement et que cela dure cinq à dix ans, n'allez-vous pas accuser directement du retard à la fin du trajet?

Stijn Bijnens: Le monde IT et l'ingénierie logicielle sont devenus relativement matures ces trente dernières années. A un moment donné, je pense que l'homme ne pourra plus continuer d'apporter de nettes améliorations. Il y a vingt ans, il y eut l'informatique orientée objets, puis sont venus des concepts comme l'enterprise service bus, alors qu'à présent, on parle d'iPaaS, ce qui est pareil, mais pour le multi-nuage. Sur le plan conceptuel, il n'y a plus guère d'innovations importantes. Nous sommes arrivés à un haut niveau de maturité grâce à la containerisation, permettant de conditionner les applications comme sur les porte-containers d'Anvers.

Mais les applis actuelles ne sont pas développées ainsi. On y trouve encore des blocs monolithiques avec beaucoup d'interdépendances. On programme encore de manière orientée objets dans la façon dont on structure le code, mais pas dans celle dont on définit les interactions entre les composants logiciels qui font tourner l'application. Je pense que cela continuera d'exister longtemps encore. Un concept comme la containerisation tiendra encore le coup vingt années durant, mais d'ici là, vous n'aurez peut-être plus besoin d'un programmeur. Ce seront peut-être les ordinateurs eux-mêmes qui programmeront. On ne le sait pas encore.

La 5G s'inscrit-elle aussi dans cette stratégie?

Stijn Bijnens: La 5G est un très beau protocole réseautique. Pour nous, c'est complètement différent de la 4G ou de la 3G, parce qu'elle est basée IP. Tout est software defined. Nous pourrons donc faire tourner la logique métier des réseaux 5G en tant que machine virtuelle dans notre propre centre de données. Il ne faudra plus d'équipement spécial.

Cela va aussi énormément faciliter le développement d'applications IoT. Si on conçoit aujourd'hui une application IoT, il faut recourir à pas mal de travail de plomberie provenant de l'ingénierie logicielle. Avec la 5G, ce sera nettement plus facile. On n'aura plus besoin de spécialistes de niche, car on pourra simplement utiliser la technologie IT apprise à l'école. Il en résultera un boom dans le développement des applications IoT, ce qui générera à son tour tant de données que ce sera coûteux de les insérer dans le nuage public. J'y entrevois donc un retour à l'edge, à de petits centres de données périphériques.

Actuellement, notre vision est 'public cloud first'. Nous allons placer les applications classiques dans le nuage public et utiliser nos propres centres de données pour les logiciels hérités, qui s'avèrent difficiles à faire migrer. Mais d'ici cinq ans, j'estime qu'avec la 5G, qui donnera des yeux et des mains au nuage, on en reviendra en partie à l'informatique distribuée.

L'informatique en périphérie a généralement pour cadre des micro-centres de données sur site. Allez-vous en prévoir ou ce traitement devra-t-il se faire dans des centres de données régionaux dont vous disposez à présent?

Stijn Bijnens: Les deux. Nous pensons qu'on aura des réseaux privés 5G pour des applications spécifiques, par exemple en soins de santé et autres, et que toute la logique de ces réseaux sera software-defined. On pourra le concevoir comme on conçoit le wifi aujourd'hui avec de petites cellules, mais toute la logique de ce réseau ne pourra pas tourner sur du matériel dédié. Elle pourra tourner dans notre propre centre de données.

Sur le plan de la 5G pour les soins de santé ou les hôpitaux, on pourrait par exemple recourir à des réseaux privés, où la logique tournerait dans le 'back-end' de nos centres de données privés, en combinaisons avec des appareils en périphérie. Mais cela, ce n'est pas encore pour tout de suite. Avant tout, notre tâche consiste surtout à moderniser le paysage des applications chez le client. Vous pouvez investir nettement dans votre infrastructure, mais les coûts de maintenance ne feront que diminuer, si vous vous occupez de votre gamme d'applications.

Allez-vous proposer des réseaux 5G?

Stijn Bijnens: La 5G offrira de nombreuses opportunités à Cegeka en b2b. Pensez à toutes ces applications IoT. Nous avons Nexushealth, le dossier électronique du patient, qui est utilisé dans 50 cliniques, soit la moitié des hôpitaux en Flandre. La 5G aboutira dans les cliniques avec des capteurs dans les chambres. Il n'y aura plus de câbles. La 5G permettra de communiquer de manière sûre et fiable au sein des hôpitaux et pour les soins de santé à domicile. Ces données devront aboutir dans le dossier électronique du patient, et nous gérerons ces concentrateurs de données. Nous le ferons aussi pour d'autres clients. Il est donc logique que si l'on continue de développer ces concentrateurs, la 5G y soit intégrée de manière transparente.

"La 5G offrira de nombreuses possibilité à Cegeka en b2b. Voilà pourquoi nous envisageons d'acquérir notre propre spectre"

C'est pourquoi nous envisageons d'acquérir notre propre spectre. Nous pourrons ainsi désenclaver ces concentrateurs de manière entièrement IoT, sans recevoir une facture de l'un des trois opérateurs télécoms, et pour que nous puissions aussi déployer en b2b de véritables réseaux 5G privés. Nous pourrons faire tourner nombre de ces charges de travail 5G dans notre centre de données, parce que ce sera software defined. C'est çà qui est bien: nous possédons un nuage privé dans lequel nous pourrons faire tourner des charges de travail 5G. Nous n'aurons besoin que du spectre. La question est évidemment de savoir comme l'IBPT organisera les enchères. Quelle en sera la structure? Y aura-t-il vraiment un quatrième opérateur? Le volet b2c ne nous intéresse pas, mais bien le volet b2b. Nous sommes en train de nous préparer avec une équipe interne, pour examiner comment participer à ces enchères. Mais nous ne connaissons pas encore la structure et nous attendons toujours l'accord gouvernemental fédéral pour aller de l'avant. Cela devrait se faire durant l'automne 2020.

Comment envisagez-vous la croissance de Cegeka en tant qu'entreprise? Sera-ce purement une croissance organique ou des rachats sont-ils aussi planifiés?

Stijn Bijnens: Ces deux dernières années, nous sommes parvenus à croître de 12 pour cent de manière organique, et cette année, en 2019, nous allons aussi progresser organiquement de plus de dix pour cent, ce qui n'est pas mal du tout pour une entreprise de notre taille. Indépendamment de cela, nous recherchons des acquisitions, surtout aux Pays-Bas et en Allemagne. Nous vivons encore dans un paysage à faible intérêt, où il y a encore pas mal de capital-investissement (private equity). Il y a beaucoup de choses à vendre, mais qui s'avèrent souvent assez chères. Nous sommes néanmoins en train d'envisager plusieurs opportunités intéressantes.

La grandeur d'échelle devient essentielle. Il faut pouvoir continuer de soutenir des projets assez grands, la migration d'applications, des projets d'externalisation aussi. Je pense donc que beaucoup de petits intégrateurs seront des oiseaux pour le chat. Si l'on regarde les chiffres, on constate une forte corrélation entre la rentabilité et la grandeur d'échelle. Au lieu de se trouver dans de nombreux pays avec une équipe de cent ou de deux cents personnes, nous cherchons plutôt aux Pays-Bas et en Allemagne en vue d'améliorer notre grandeur d'échelle. Aux Pays-Bas, nous enregistrons à présent 100 millions d'euros de chiffre d'affaires et 70 millions en Allemagne. Nous sommes aussi restés toujours rentables. Une croissance profitable est notre principal objectif.

Quel votre principal concurrent?

Stijn Bijnens: Le paysage est très morcelé. En fait, nous sommes annuellement en compétition avec quelque 200 entreprises. Avec Cegeka, nous ciblons le haut du marché intermédiaire, mais nous avons quand même conclu un important contrat avec Eurocontrol cette année. Nous frappons à la fenêtre d'en haut, là où opèrent Atos et TCS. En fait, nous choisissons nous-mêmes de nous y frotter en nous poussant quelque peu vers l'étage supérieur. Mais je pense que nous pouvons nous le permettre au Benelux, où nous avons la taille suffisante pour ce faire.

Il y a quelques semaines, vous avez engagé Karim Henkens aux Pays-Bas. C'était le CEO de Centric, l'un de vos grands concurrents (Centric a perdu toute une série de directeurs ces derniers mois, ndlr). Cette situation est-elle un avantage pour vous?

Stijn Bijnens: Je ne veux pas me prononcer sur les concurrents, mais je suis heureux de l'arrivée de Karim. Notre principe de base est l'étroite collaboration. En IT, tout peut aller de travers, car c'est un secteur si complexe, mais l'une des forces de Cegeka, c'est que si quelque chose cloche, nous sommes accessibles. Nous utilisons un langage clair, et notre executive management est impliqué de très près. Si un client est aux prises avec un gros problème, il peut encore et toujours appeler André sur son GSM, et moi aussi, ce qui arrive parfois.

Et puis il y a la question de savoir comment conserver son ADN, quand on croît. Je ne peux être partout. Voilà pourquoi nous voulons dans d'autres pays disposer aussi de fortes personnalités qui peuvent collaborer étroitement et transmettent notre ADN. Tel est le cas pour Karim aux Pays-Bas. Et si nous voulons y croître, nous devons aussi pouvoir compter sur la puissance exécutive nécessaire. Karim constitue donc une étape importante dans notre développement aux Pays-Bas.