2018 est devenue une année catastrophique pour Facebook. Après le scandale Cambridge Analytica, la récente affaire Definers et le rapport Myanmar, c'est un ensemble de courriels internes qui, aujourd'hui, jette à nouveau le discrédit sur l'entreprise. Le parlementaire britannique Damian Collins a publié 250 pages qu'il avait reçues plus tôt cette année d'une manière singulière.
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2018 est devenue une année catastrophique pour Facebook. Après le scandale Cambridge Analytica, la récente affaire Definers et le rapport Myanmar, c'est un ensemble de courriels internes qui, aujourd'hui, jette à nouveau le discrédit sur l'entreprise. Le parlementaire britannique Damian Collins a publié 250 pages qu'il avait reçues plus tôt cette année d'une manière singulière.L'Américain Ted Kramer, fondateur de l'entreprise d'applis Six4Three, était en visite à Londres. Or Kramer avait en 2015 intenté un procès à Facebook, parce que cette dernière avait exclu l'appli Pikini de sa plate-forme. Facebook était à l'époque occupée à éliminer des applis de tiers, que Mark Zuckerberg qualifiait de 'sketchy' (louches), et à limiter les données auxquelles elles avaient accès. Or cette plate-forme pour développeurs est celle-là même sur laquelle se trouvait aussi l'appli de quiz, qui a fait tomber les données de millions d'utilisateurs entre les mains de Cambridge Analytica.Dans le cadre de ce procès intenté par Kramer, Facebook collecta des courriels internes, qu'elle fit sceller par le tribunal de Californie. Mais lorsque Kramer arriva à Londres, Collins en fut averti par une journaliste britannique, qui enquête sur Facebook depuis deux ans déjà. Collins fit envoyer un sergeant-in-arms (sergent d'arme) parlementaire à la chambre d'hôtel occupée par Kramer et fit conduire ce dernier à Westminster. Là, Collins exigea de voir les documents scellés. Collins est en effet le président de la commission parlementaire britannique, qui enquête sur Facebook. Selon The New Yorker, Kramer fut pris de panique et stocka une partie desdits documents sur une clé USB.Mercredi, Collins publia ces documents sur le site web du Parlement britannique. Les courriels offrent une vision intéressante de la période allant de 2012 à 2015, durant laquelle Facebook enregistra une très forte croissance.La première notion que les courriels révèlent, c'est que pour Facebook, la croissance était à l'époque plus importante que le respect de la vie privée. Un exemple choquant nous en est fourni par un e-mail de 2015 évoquant une mise à jour de l'appli Android, qui stocke les données téléphoniques et SMS des utilisateurs. Facebook exploite ces données pour améliorer le flux de nouvelles et proposer aux utilisateurs de meilleures suggestions pour 'des personnes que vous connaissez peut-être'. Tout cela est aujourd'hui de notoriété publique, mais tel n'était assurément pas le cas en 2015. Plusieurs personnes impliquées s'échangèrent ainsi des courriels sur la façon dont la mise à jour devait être présentée aux utilisateurs et comment clairement leur faire comprendre que ces données seraient désormais conservées. En fin de compte, on opta ici pour ne pas y donner une trop grande visibilité. Dans l'un des courriels, un product manager écrit que 'cela irait de pair avec un risque assez élevé selon une perspective PR, mais le désir de croissance fut le plus fort, et les choses se poursuivirent comme si de rien n'était.'Zuckerberg écrit aujourd'hui dans un message posté sur Facebook que les documents ne sont pas mis dans leur contexte. Il explique que la plate-forme pour développeurs (qui lui cause tant de migraines cette année) avait été lancée en 2007 avec comme objectif de rendre les applis 'plus sociales'. Ce qu'il ne révèle pas, c'est qu'en autorisant des applis de tiers, les utilisateurs de Facebook utilisent bien plus... Facebook, et l'entreprise obtient ainsi encore nettement plus de données sur eux, ce qu'elle monnaie ensuite avec sa plate-forme publicitaire. Zuckerberg poursuit en affirmant que de nombreux développeurs d'applis 'sketchy' (non fiables) ont abouti sur la plate-forme et que Facebook décida par conséquent en 2014 de limiter nettement cette dernière. Facebook se montra désormais nettement plus rigoureuse à l'égard de qui accédait à quelles données. A ce moment, Ted Kramer, à l'initiative de l'appli Pikini (qui passe en revue les photos sur Facebook à la recherche de femmes en bikini), fut exclu de la plate-forme, ce qui explique le procès qu'il intenta à l'entreprise.'Au cours de cette même période, nous étions également occupés à un autre aspect de notre plate-forme, à savoir comment tenir le coup financièrement, alors que nous migrions du desktop au mobile.' Et Zuckerberg de se référer ici à la nouvelle mise en évidence par les courriels internes, à savoir que des personnes au sein de Facebook (dont Zuckerberg en personne) réfléchissaient et parlaient même de faire payer les développeurs pour accéder à la plate-forme. Zuckerberg compare cette façon de faire aux développeurs qui paient pour Amazon Web Service ou Google Cloud Services, mais le sujet est plus sensible que cela. Sur la plate-forme Facebook, les développeurs ont accès à un nombre incroyablement grand de données d'utilisateurs, en tout cas pour 2014. Et l'affaire Cambridge Analytica a démontré que Facebook n'y était pas bien préparée.'Mais en fin de compte, Facebook n'a jamais demandé de l'argent aux développeurs pour utiliser la plate-forme', insiste Zuckerberg. 'Comme toute organisation, nous avons eu beaucoup de débats internes, au cours desquels des personnes firent valoir diverses idées. Finalement, nous avons opté pour un modèle permettant aux développeurs d'utiliser gratuitement la plate-forme et de choisir d'acheter des publicités dans ce cadre. Ce modèle a bien fonctionné pour nous. Nous n'avons jamais vendu les données de nos utilisateurs.'La façon dont Facebook traita la croissance et les préoccupations du respect de la vie privée dans les années 2012-2015, n'est qu'un aspect révélé par les courriels dévoilés. Un autre aspect, c'est que l'entreprise a pris des décisions éminemment stratégiques à propos de quelles autres firmes technologiques étaient ou non autorisées à utiliser la plate-forme. Les entreprises qui y avaient bien accès, étaient notamment Netflix, Airbnb et plusieurs applis de rencontres. Une entreprise, qui fut éjectée de la plate-forme, s'appelait Vine, l'ex-plate-forme de photos/vidéos qui, avant même son lancement officiel, fut rachetée par le rival de toujours de Facebook, Twitter. En 2013, le directeur de Facebook de l'époque, Justin Osofsky, écrivait: 'A moins que quelqu'un ait des objections, nous fermons son accès (de Vines, ndlr) aux API d'amis'. Aux yeux d'Osofsky, il s'agissait de la fonctionnalité dont les développeurs disposaient encore à l'époque et qu'Aleksandr Kogan utilisait aussi: le fait qu'un développeur d'appli pouvait voir et télécharger non seulement les données des utilisateurs de son appli, mais aussi celles de leurs amis. Osofsky voulait donc l'interdire à Vine. Zuckerberg avait réagi par e-mail: 'OK, vas-y.'Voilà qui est intéressant, mais pas surprenant. Zuckerberg est connu pour se montrer inflexible vis-à-vis de ce qu'il considère comme la concurrence. Dans le livre 'Chaos Monkeys: Obscene Fortune and Random Failure in Silicon Valley', un ex-collaborateur de Facebook décrit comment Zuckerberg a mis Facebook en mode guerrier, lorsque Google Plus fut annoncé. Tout fut fait pour détruire Google Plus - avec succès du reste, puisque la plate-forme sociale de Google ne décolla jamais vraiment et fut récemment abandonnée.Zuckerberg semble avoir aussi affiché cette même mentalité à propos de WhatsApp, mais quelque peu différemment. Pas mal de personnes furent étonnées lorsque Facebook racheta en 2014 l'appli de messagerie pour pas moins de 19 milliards de dollars. Surtout, parce que l'appli était à peine utilisée aux Etats-Unis (elle accuse du reste encore et toujours du retard sur d'autres applis ou les SMS).Buzzfeed a publié mercredi un article consacré aux courriels dévoilés, qui explique pourquoi Facebook a déboursé cet argent. Un an auparavant, l'entreprise avait déjà versé 100 millions de dollars pour l'appli Onavo, qui réalisait des analyses de données de toutes sortes d'autres applis. Grâce à cette acquisition, Facebook a obtenu un accès exclusif aux données qui lui faisaient peur: WhatsApp était en effet dans certaines zones géographiques une appli de messagerie nettement plus populaire que Facebook Messenger. Par jour, 8,2 milliards de messages étaient envoyés via Whatsapp contre 3,5 milliards via Facebook. 'La croissance de WhatsApps se passa à un moment crucial - précisément quand Facebook se rendit entièrement compte qu'elle devait devenir une entreprise 'mobile-first', dont les messages étaient le coeur. WhatsApp démontra rapidement qu'elle pouvait concurrencer Facebook sur ce plan', écrit Buzzfeed. Et donc Zuckerberg déboursa 19 milliards pour étouffer la concurrence dans l'oeuf.Ces courriels arrivent à un mauvais moment pour Facebook. Toute cette année déjà, l'entreprise s'est en effet évertuée à survivre de crise PR en crise PR. Les récents déballages du New York Times sur la façon dont le bras droit de Zuckerberg, Sheryl Sandberg, exigea personnellement qu'une enquête soit effectuée sur le milliardaire George Soros (qui joue souvent un rôle majeur dans les théories du complot de personnages de la droite alternative américaine), sont encore dans toutes les mémoires. Et c'est sans parler des départs retentissants de chez Facebook cette année des fondateurs de Whatsapp, Instagram et Oculus. Et même si cela n'a jamais été officiellement confirmé, on savait bien que tout cela était dû au fait que Facebook veut empocher davantage d'argent sur le dos des utilisateurs de ces applis - même si c'est aux dépens du respect de leur vie privée.Dans cette optique, le dévoilement de ces courriels ne pouvait intervenir à un pire moment pour Facebook. Et la question est à présent de savoir à combien de crises de ce genre Zuckerberg pourra-t-il encore survivre?