Le point d'inflexion

28/11/11 à 11:41 - Mise à jour à 11:40

Source: Datanews

J'ai participé récemment à un atelier avec des CIO sur le thème "Everything As a Service". Un concept intriguant, une sorte de forme extrême de consumérisation, où tout ce qui est informatique peut être obtenu via le net comme un "service". Comme souvent, la discussion a été approfondie, et la majorité des CIO ont estimé "que ce n'était pas si grave que ça, et que tout allait s'arranger". Soupir.

Le point d'inflexion

J'ai participé récemment à un atelier avec des CIO sur le thème "Everything As a Service". Un concept intriguant, une sorte de forme extrême de consumérisation, où tout ce qui est informatique peut être obtenu via le net comme un "service". Comme souvent, la discussion a été approfondie, et la majorité des CIO ont estimé "que ce n'était pas si grave que ça, et que tout allait s'arranger". Soupir.

Au sortir de l'atelier, je me suis rappelé pourquoi je faisais si peu de workshops avec des CIO: ce sont des champions du déni, des as de la politique de l'autruche. Le pire ennemi du CIO aujourd'hui, c'est tout simplement la carte de crédit des dirigeants d'entreprise. Au lieu de passer encore par cet ennuyeux département informatique, ils sortent tout bonnement leur carte société American Express et achètent simplement dans le nuage tout ce dont ils ont besoin. C'est plus rapide, plus facile, et souvent moins cher que de consulter leur propre service IT.

Je crois néanmoins dans le concept "Everything As a Service". Et je peux vous dire, à vous les CIO, qu'il ne sera pas facile de concurrencer une carte de crédit. A mon sens, la chose la plus bête qu'un CIO puisse faire, c'est de tenter de s'y opposer, ou de ne pas en tenir compte. Le mieux qu'un CIO puisse faire, c'est de suivre le mouvement et de montrer tout au moins au business la manière la plus sûre d'utiliser Everything As a Service. Les jours des centres de données internes sont comptés, l'époque des grands départements informatiques internes est presque révolue. Mais la nouvelle génération de CIO pourrait bien devenir les "personal stylists" des départements business, qui leur montrent quels services ils ont intérêt à consommer.

Reste que la plupart des CIO ne sont pas de cet avis. La majorité des CIO continuent de croire mordicus que leur règne est loin d'être terminé, et qu'ils retourneront sur leur trône glorieux. The Economist évoquait récemment le "Printemps arabe de l'informatique", où les collaborateurs d'entreprises furieux se révoltent contre la prédominance et la dictature du département IT. Mais la plupart des CIO ne croient pas dans ce mouvement. Moi bien. Je pense que nous sommes entrés dans une véritable révolution. L'année dernière, j'ai donné plus de 120 conférences sur la technologie aux 4 coins du monde, mais presque exclusivement pour un public business. Je ne donne pratiquement plus de conférences pour des informaticiens, car c'est bien plus amusant de s'exprimer devant un public composé de gens du business, qui prennent les choses en main. Nous sommes arrivés à un point critique dans l'informatique, où le numérique est devenu normal, et où le business prend son sort en main, en faisant souvent fi du département IT.

Mais la plupart des CIO n'y croient pas. S'ils reconnaissent du bout des lèvres le 'shadow IT' au sein de leur entreprise, ils sont aveugles face aux changements en cours. L'un de mes livres préférés est "Our Iceberg is Melting" de John Kotter. Il s'agit d'une magnifique parabole sur un bout de banquise et un pingouin qui se réveille un jour en se disant "On dirait que ça a rétréci". Et sur l'énorme difficulté de convaincre les autres pingouins que leur iceberg est bel et bien en train de fondre. Mais les CIO sont toujours persuadés que leur iceberg n'est pas en train de fondre. J'ai récemment posté sur ma page Facebook "Life begins at the end of your comfort zone". Mais la plupart des CIO se cantonnent toujours dans leur zone de confort. Jusqu'à ce qu'il soit trop tard, et l'on aura alors droit au tristement célèbre "Wir haben es nicht gewusst".

Nous arrivons à un point dans l'informatique où nous ne pouvons plus extrapoler à partir de ce que nous avons fait ces 30 dernières années. Nous sommes à un point critique où le numérique devient normal, et où l'ancienne approche en matière d'IT ne fonctionne plus du tout. "Insanity is doing the same thing, over and over again, but expecting different results", disait Einstein. Et les CIO d'aujourd'hui font exactement la même chose qu'auparavant. Je suis toujours un peu morose lorsque l'on désigne le CIO de l'année. Cela ressemble toujours à la consécration du meilleur musicien de l'orchestre sur le pont du Titanic. Il joue magnifiquement, mais cela n'empêche pas le navire de couler. Voici quelques années, nous avions été très remontés contre Nicholas Carr qui écrivait "IT doesn't matter". J'avais également été furieux qu'un petit écrivain de rien du tout ose écrire ce genre de non sens dans la Harvard Business Review. L'indignation passée, la plupart des CIO ont pourtant continué à faire exactement ce qu'ils faisaient auparavant.

Mais ça ne marchera plus. Nous sommes arrivés à un point d'inflexion, et nous devons changer si nous voulons survivre. Néanmoins, la plupart des CIO restent confortablement dans leur zone de confort. "Fellow comrades in mediocrity, I want you to listen very carefully. You can all go straight to hell" est l'une de mes répliques préférées de Mad Men, cette formidable série sur le monde de la publicité dans les années cinquante. Mais cette formule pourrait s'appliquer à l'informatique après les années 2000: nous sommes à un point d'inflexion, sur un iceberg en train de fondre, mais la plupart des CIO préfèrent rester la tête dans le sable, en donnant raison à Nicholas Carr.

Bonne chance, CIO. Et adieu.

Peter Hinssen Peter Hinssen est partenaire chez Across Group, président d'Across Technology et auteur de "The new Normal".

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