Frederik Tibau
Frederik Tibau
est rédacteur chez Data News.
Opinion

23/07/13 à 14:30 - Mise à jour à 14:30

La guerre du porno: un coup médiatique transparent

A première vue, elles semblent bonnes, les mesures que va prendre David Cameron en vue de protéger les enfants contre la pornographie. Mais en réalité, le premier ministre britannique démontre surtout qu'il ne sait pas comment fonctionne l'internet, et son projet semble être guidé par l'appât du gain électoral.

A première vue, elles semblent bonnes, les mesures que va prendre David Cameron en vue de protéger les enfants contre la pornographie. Mais en réalité, le premier ministre britannique démontre surtout qu'il ne sait pas comment fonctionne l'internet, et son projet semble être guidé par l'appât du gain électoral. Les ordinateurs en Grande Bretagne seront bientôt tous équipés d'un filtre anti-pornographie. Quiconque souhaitera néanmoins encore visionner des films du genre, devra donc l'indiquer explicitement via un paramètre 'opt in'. Google, Bing et les autres moteurs de recherche seront tenus de dresser une liste noire des 'termes à connotation sexuelle dégoûtante', lesquels ne pourront plus donner de résultats. Un groupe de travail va s'occuper des sites web obscènes, alors que des fenêtres émergentes (pop-ups) envahissantes indiqueront aux surfeurs qu'ils mettent en jeu leur travail et leur famille s'ils continuent de cliquer. De plus, quiconque sera encore en possession d'images mettant en scène un viol, pourra être poursuivi.

La réaction des autorités britanniques à l'abus sexuel de deux jeunes enfants est très forte et semble à première vue être dictée par de bons sentiments. Mais si l'on y regarde de plus près, l'on ne peut se défaire de l'impression qu'il ne s'agit là rien de plus que d'un bombement de torse en vue de gagner des coeurs (et des voix). En outre, cela ressemble à de la censure et n'est en fait quasiment pas applicable.

D'abord et avant tout, il semble que le premier ministre britannique juge la pornographie légale aussi pernicieuse que la pédopornographie et que des images de viol. Quiconque souhaite visionner des films de sexe, aboutira même bientôt sur une liste, ce qui fait que la pression sociale exercée sur cette activité parfaitement légale et relativement normale deviendra vraiment très forte. Qui acceptera encore de figurer sur une telle liste? Et qu'arrivera-t-il si votre moitié découvre que vous avez coché l'option sexe?

De même l'idée qu'une liste noire de 'termes dégoûtants' offrirait un soulagement, est à tout le moins irréfléchie. Car si l'on bloque un terme, des dizaines d'autres ayant la même signification apparaîtront aussitôt: la terminologie en matière de sexe change rapidement et continuellement. Et que se passera-t-il lorsqu'un chercheur universitaire voudra faire une recherche sur le sujet? Ou qu'une organisation voudra s'opposer à l'abus d'enfants? Ou encore qu'une opinion comme celle-ci sera réfutée, parce qu'elle contient des termes dégoûtants? En outre, qui décidera quel terme est dégoûtant?

Ceci dit en passant, Google et consorts bloquent depuis un certain temps déjà l'argot standard utilisé en matière de pédopornographie et de viol. Ils n'ont pas attendu les autorités britanniques pour ce faire. L'entreprise de Larry Page et de Sergey Brin a plus tôt cette année aussi annoncé qu'elle accroîtrait fortement ses efforts en vue de détecter tout contenu à connotation sexuelle illégale et de le transférer aux autorités.

D'ailleurs, ce que la Chambre des Lords britannique semble aisément perdre de vue, c'est que la grande majorité des contenus à connotation sexuelle illégale échappe de toute façon à 'l'oeil divin' de Google et Bing. Ces logiciels sont en effet loin d'indexer tout ce qui est disponible sur le net. Les moteurs de recherche courants ne peuvent par exemple déjà pas dénicher les fichiers robots.txt, pour ne citer que cet exemple.

Les pédophiles opèrent quasiment tous dans les recoins sombres d'internet, où ils utilisent des plates-formes en ligne barricadées et des réseaux poste à poste ultra-sécurisés. Seuls les plus imprudents peuvent être repérés par les programmes de recherche ordinaires. L'idée que les pédophiles exploitent des outils usuels tels Google, est donc pour le moins naïve, voire trompeuse.

Evidemment, cela fait bien de se référer à Google et à Microsoft. Il s'agit en effet là d'entreprises à propos desquelles Monsieur Tout-le-Monde peut se faire un jugement. Une croisade lancée contre du software qui s'assure que vous restiez anonyme sur le web, comme Tor, est moins intéressante et attirera moins l'attention de la presse.

Le fait que des fenêtres émergentes (pop-ups) envahissantes indiquent aux surfeurs qu'ils mettent en jeu leur emploi et leur famille s'ils continuent de cliquer, puisse effrayer les pédophiles purs et durs, est une autre supposition qui fait bien dans la presse, mais qui ne tient pas la route. C'est comme penser que les esprits malades en quête de pédopornographie (et qui sont déjà vilipendés par la société) renonceraient ainsi à leur déviance. Cameron le croit-il vraiment?

Last bot not least, les Britanniques pourraient avoir le sentiment que leurs enfants surferont bientôt en toute sécurité sur le net, 'du fait que les opérateurs bloqueront tout contenu à connotation sexuelle.'

En d'autres mots, les parents seraient dégagés d'une partie de leurs responsabilités. Mais ne devraient-ils pas eux-mêmes apprendre à leurs enfants à aborder de manière critique le contenu disponible sur internet au lieu de se laisser endormir par un filtre anti-pornographie imposé par le gouvernement?

Et le contenu ultraviolent alors? Est-il, lui, toléré?



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