Le piratage de Sony met en évidence le passé douteux de la CIA

09/01/15 à 14:00 - Mise à jour à 14:00

Des rumeurs faisant état d'une conspiration de la part du service de renseignements américain CIA dans ce que l'on appelle le piratage de Sony, qui aurait été commis par la Corée du Nord, ne sont guère surprenantes. Les Etats-Unis ont en effet à leur actif une longue histoire de tentatives douteuses de renverser des leaders étrangers.

Le piratage de Sony met en évidence le passé douteux de la CIA

© Reuters

La comédie hollywoodienne controversée The Interview met en scène deux journalistes de talkshow américains qui sont en route pour effectuer une interview de Kim Jong-un. Au cours de leur voyage, ils sont cependant recrutés par le service de renseignements américain CIA, qui leur demande d'empoisonner le leader nord-coréen. L'intrigue, qui a déclenché la colère en Corée du Nord - laquelle est accusée d'avoir piraté les ordinateurs du distributeur de films Sony Pictures - est une pure fiction. Le duo tente d'assassiner Kim Jong-un en lui serrant la main avec un peu de poison.

La manière pataude de la tentative d'empoisonnement fait penser à celles que les services de renseignements américains avaient utilisées dans les années soixante et septante pour tuer le leader cubain Fidel Castro, en ce compris le recours à la maffia sicilienne. Parmi ces intrigues hilarantes, l'on retient une tentative de faire entrer en contrebande des cigares empoisonnés dans la demeure de Castro et l'application dans ses chaussures de produits provoquant la chute de cheveux, afin que Castro perde sa barbe. Cette dernière action était destinée à rendre Castro 'ridicule aux yeux du monde socialiste'.

Drones

Certaines de ces tentatives vaines ont en 1975 fait l'objet d'un rapport corrosif d'une commission qui avait mené l'enquête à la demande du Sénat américain. Ces attaques ratées feront probablement l'objet d'un nouveau débat, à présent que le président américain Barack Obama a annoncé vouloir rétablir les relations diplomatiques avec Cuba.

"Assez tristement, The Interview est un film que les Nord-Coréens et Kim Jong-un ne pouvaient ignorer", déclare Michael Ratner, ancien président du Centre for Constitutional Rights aux Etats-Unis et actuellement président de l'European Center for Constitutional and Human Rights à Berlin.

La CIA a à son actif une longue histoire d'attaques souvent vaines lancées à l'encontre de leaders de pays ne se comportant pas comme le souhaitaient les Etats-Unis, explique-t-il. Outre Castro, il est aussi question par exemple de Patrice Lumumba au Congo, de Rafael Trujillo en République Dominicaine et de Ngo Dinh Diem, le premier président du Vietnam du Sud.

Selon lui, peu importe que ce genre d'attaque soit désormais interdit: les Etats-Unis appellent à présent ces actions des 'morts sélectives': "Pensez au colonel Khadafi en Libye et aux personnes tuées par des drones ou dans le cadre d'opérations spéciales."

Dans ce contexte, poursuit Ratner, il fallait s'attendre à une réaction nord-coréenne, même s'il n'y a aucune preuve tangible que ce pays soit à l'origine du piratage de Sony. "Envisageons l'affaire sous une autre perspective: il est de bon ton de faire des plaisanteries à propos de l'assassinat de leaders de petits pays, présentés comme des démons par les Etats-Unis. Mais supposons maintenant que la Russie ou la Chine ait réalisé un film sur l'assassinat du président américain..."

Cela n'aurait pas été ressenti comme une plaisanterie aux Etats-Unis, affirme Ratner: "Il n'y a aucun problème, aussi longtemps que la cible est un petit pays de qui l'on peut se moquer facilement. Mais si un autre pays produisait une comédie du genre sur notre président, je peux vous assurer qu'il y aurait des conséquences."

Théoriciens de la conspiration

James E. Jennings, président de Conscience International et directeur de l'U.S. Academics for Peace, émet des doutes à propos de l'affirmation du FBI, selon laquelle la Corée du Nord est à l'origine du piratage. Rien de tout cela n'apparaîtrait actuellement encore, selon lui, des informations issues des entreprises de sécurité internet.

"La conclusion rapide du FBI fait l'objet de critiques de la part d'experts en sécurité et alimente les théories de la conspiration quant à une implication américaine possible dans une étrange intrigue visant à isoler encore plus le régime nord-coréen." Hier soir, le FBI a pourtant affirmé une fois encore que des serveurs nord-coréens avaient été utilisés lors du piratage.

Les théoriciens de la conspiration, ajoute Jennings, signalent que dans le passé, des choses plus bizarres encore se sont passées et que ce ne serait pas la première fois que la CIA utiliserait de sales trucs pour tenter de saper des régimes étrangers. Selon lui, les gens ont le droit d'être sceptiques vis-à-vis des affirmations du FBI, et de se poser des questions sur l'implication possible de la CIA dans la controverse relative au film The Interview.

"Souvenons-nous simplement de 1953, lorsque le régime du leader iranien élu Mohamed Mosaddeq fut renversé. Et du Chili en 1973, lorsque le président Salvador Allende fut assassiné."

Coquillages explosifs

Tant la CIA elle-même que la commission qui avait publié le rapport d'enquête en 1975 reconnaissent qu'un grand nombre de trucs bizarres ont été exploités en vue d'en finir avec Fidel Castro, y compris des cigares empoisonnés et des coquillages explosifs.

"L'on se demande ce que les hauts fonctionnaires de la CIA ont bien pu boire pour avoir de telles idées", ajoute encore Jennings. "Et l'on est aujourd'hui bien informé à propos d'Abu Ghraib, des tortures et du transfert de prisonniers vers des centres de détention à l'étranger.

S'il apparaît que la CIA est impliquée de n'importe quelle manière que ce soit dans cette farce entre Sony et la Corée du Nord, comme certains le prétendent, il s'agira d'entamer dans l'urgence une nouvelle enquête parlementaire, tout comme on l'a fait dans les années septante." (IPS/MI)

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